Beaucoup se figurent que la population agreste, entrant alors dans les manufactures, perdit sous le rapport moral. C’est exactement le contraire. La vie de l’atelier était plus sévère que celle des champs. Nombre de romans, tableaux très fidèles des mœurs de l’époque, sont là pour témoigner ce que c’était que cette joyeuse Angleterre (merry England), combien oppressive et souvent déshonorante pour la famille pauvre.

La famille rustique qui se faisait industrielle, n’étant serve que du travail régulier, sans caprice, montait en dignité morale et en intelligence. L’ouvrier suppléait l’imperfection de la machine, et parfois la perfectionnait.

Pour résumer, les deux points de départ de l’industrie anglaise sont :

1o Cette immense hospitalité qui s’ouvrit à tous les persécutés de l’Europe, et qui, en retour, fut dotée de leurs industries ; origine méconnue de l’Angleterre elle-même qui ne se souvient pas qu’elle est en partie Flamande, Française, etc., et s’intitule toujours Anglo-Saxonne.

2o La grande révolution qui eut lieu dans les mœurs anglaises peu avant 1800, et qu’on a tort de croire trop exclusivement théologique. Sous ces formes affectées d’un christianisme sombre se cachait une chose bien plus générale, un amour du travail régulier que n’a offert au même degré aucune nation.

Ces deux grands caractères que j’ai restitués à l’Angleterre, mieux qu’on ne faisait jusqu’ici, seront analysés dans mon troisième volume. Les mœurs de famille, généralement plus fortes que celles du continent, sont ce qui m’a le plus attaché à l’Angleterre, malgré ses luttes avec la France.

III

Combien il est difficile d’être juste ! par combien de nuages, de barrières la vérité peut être ajournée, indéfiniment obscurcie !

J’en ai l’exemple de 1800 à 1806.

Des documents peu connus en Russie, et ailleurs parfaitement inconnus, m’ont mis à même de pénétrer et de juger une époque, un règne jusqu’ici fort mal représenté, le règne du czar Paul Ier.