Le temps n’a pas manqué. Voici soixante-treize ans que Paul est dans la terre. Ses fils ont régné cinquante ans avec un pouvoir absolu. Qui donc a empêché la vérité de se produire ? L’empereur Alexandre, assombri par la fin tragique de Paul, n’aimait point qu’on touchât ce lugubre sujet ; il eut toute sa vie le malheur de voir autour de lui les assassins de son père. Sous Nicolas, le fait était déjà ancien, et il ne restait guère que les fils de ceux qui avaient fait le coup.
Or, ceux-ci étaient de deux classes, ou de ces Allemands bâtards qui, comme fonctionnaires, gouvernent tout en Russie, ou bien des seigneurs russes, qui devaient une partie de leur fortune aux confiscations de Pologne. Toucher à ces derniers, ce serait, pensait-on, décourager le zèle, méconnaître les services rendus. Et quant aux Allemands, je l’ai dit, ils sont tellement mêlés à tout, incorporés à la Russie, où ils gèrent et la fortune de l’État et la fortune des seigneurs, que la Russie, qui en soufre, ne peut s’en passer, et, si elle les écartait, croirait se dissoudre.
Aussi un accord étonnant s’est fait sur ce règne. Les Allemands, qui sont les grands scribes du monde, qui savent les langues du Nord, et sur l’histoire du Nord écrivent seuls, racontent les faits à leur manière sans être contredits. Par les mariages et les princesses allemandes, et leurs enfants, qui sont de petits Allemands, ils donnent incessamment des maîtres à la Russie.
C’est une des merveilles de ce temps que le czar actuel, Alexandre II, se soit affranchi des routines et ait hasardé la grande révolution qui avait fait reculer ses prédécesseurs : l’émancipation des paysans.
Paul, martyr de sa méchante mère Catherine, et de sa première femme, qu’elle lui avait donnée pour son supplice, fut tenu très longtemps à part dans la campagne, et garda de vrais traits du caractère national. Il resta un paysan russe, avec les qualités et les défauts de cette race. Elle est mobile, un peu fantasque. Mais il n’en est point de meilleure. En général, le paysan Slave, Russe, Lithuanien, Polonais, est une fort bonne créature. Les longs hivers du Nord, qui les tiennent renfermés plusieurs mois, les font infiniment sensibles à la famille, fort dépendants de l’enfant, de la femme, amis des animaux.
Si bien qu’en ce pays, d’une histoire si terrible, les voyageurs nous présentent un tout autre tableau. Sous les tragédies politiques, il y a des mœurs agricoles ; fort douces, en grand contraste. Tel fut Paul, nature un peu capricieuse, avec des élans généreux de nature. Par un secret instinct, il aima fort la France. Et d’abord la France qui demandait asile, la France émigrée. Puis il se ravisa, se rapprocha de la France républicaine (sous celui qu’on croyait alors un Washington). Avec cette alliance, il projetait deux choses : d’une part, établir la liberté des mers en protégeant les faibles : Danemark, Suède, Hambourg, etc., contre la tyrannie des flottes anglaises ; d’autre part, il voulait entreprendre (avec la France, l’Autriche, etc.) le démembrement des pays qu’on dit Turcs[6], et pour lesquels la Turquie n’a jamais rien fait que leur donner l’anarchie discordante du gouvernement des pachas. Ces pachas avaient partout les marchands anglais pour associés dans l’exploitation du pays.
[6] Je prouve ceci par un document russe, tout à fait inconnu, que je dois à M. Iwan Tourgueneff.
Pour ce grand projet, Paul, outre l’alliance de la France, semble avoir eu l’idée de faire appel aux Slaves, Cosaques et Polonais. Et déjà il avait rappelé les Polonais de Sibérie, ce qui fit trembler les possesseurs de leurs biens.
L’Angleterre avait le plus grand intérêt à sa mort. Mais beaucoup s’en chargeaient. Outre les Anglais de Pétersbourg, tous les Allemands de Russie avaient hâte de remplacer Paul ou par l’impératrice qui était Allemande, ou par son fils soumis aux influences allemandes et anglaises. De là la catastrophe.
Je ne connais nulle scène plus touchante que celle de Paul entrant dans la prison de Kosciuszko pour le délivrer, et, devant ce pauvre grand homme, blessé encore et alité, versant d’abondantes larmes. (Voy. Niemcewiz.)