Cependant la tempête soufflait en France et en Irlande. Fitz-Gerald, condamné à une oisiveté solitaire, et désespéré d’être heureux, avec sa Paméla, leur enfant, son jardin en fleurs, s’efforçait d’ignorer et de ne pas prévoir. On frémit en lisant ses lettres et son imprévoyance, en entendant la tourmente cruelle qui s’agite déjà autour de cette idylle.

On dit que le cœur trop plein, au moment où Hoche préparait sa grande expédition d’Irlande, il dit la chose non seulement à Sheridan, l’ami du prince de Galles, mais inconsidérément à une dame liée avec un ami de Pitt.

Cette parfaite nature, douce et chevaleresque, mais fort peu révolutionnaire, n’avait pas la fixité de vues, la décision qui fait le succès. Il appelait la Révolution, les Français, et en même temps il craignait qu’ils ne réussissent trop et ne s’emparassent de l’Irlande, que lui-même ne passât pour traître, ayant machiné la conquête de sa patrie. Et cependant, il se disait : « L’Amérique a bien appelé les Français ! »

Le prince régent pleura Fitz-Gerald, — comme le czar Paul et son fils pleurèrent Kosciuszko, qu’ils visitaient dans sa prison. Mais ils n’en firent pas plus pour la Pologne et pour l’Irlande.

Le mouvement avait commencé en Irlande par un très grand spectacle d’amitié, de fraternité, tel qu’on en voit rarement sur la terre. Les Irlandais protestants à Belfast réparaient la longue injustice qu’avaient soufferte leurs frères catholiques, au point que les catholiques qui portaient dans Dublin la pétition de Liberté furent traînés en triomphe par les protestants. La Liberté effaçait tout, et la fraternité semblait rester comme la religion de la terre. Belfast avait célébré l’anniversaire de la Révolution française, en arborant quatre pavillons : France, Irlande, Amérique, et Pologne. Le pavillon anglais manquait ; à tort. Car l’Angleterre s’agitait elle-même. Le drapeau irlandais du 1er bataillon national était toujours la harpe, mais désormais elle était surmontée non plus de la couronne, mais du bonnet de la liberté.

Cependant Pitt avait sacrifié vingt millions pour acheter le parlement d’Irlande. Et ce qui valait mieux pour lui, le sang versé en France, et en Irlande la crainte des propriétaires, agissait, et le danger de donner l’élection aux catholiques, si ignorants, barbares. Pitt s’était procuré l’alliance secrète du pape contre la France. Pie VI lui écrivait cyniquement : « Nous n’avons plus que vous ! » Les prêtres catholiques, craignant par-dessus tout la France, excommunièrent quiconque se joindrait aux Français.

Hoche avait été un peu retardé ; il se défiait de son amiral Villaret-Joyeuse, en demanda un autre, et, pour le surveiller, monta sur le même vaisseau, lequel fut écarté par les tempêtes de décembre et ne put aborder. Grouchy, son lieutenant, arriva seul avec 1 800 hommes. Ce général, très brave, mais très malencontreux, eut déjà là son Waterloo : il craignit une si grande responsabilité, ne voulut pas agir sans Hoche ; Bouvet aussi, son amiral, refusait d’aborder. Il y avait, dit-on, plusieurs centaines de mille hommes en armes, mais fort désordonnés. Un Judas avait organisé une machine perfide de police. On s’était arrangé pour que des dragonnades, des cruautés de soldats fissent éclater l’insurrection trop tôt. Belfast et tout le Nord s’en retirèrent[19].

[19] L’un des directeurs, la Réveillère-Lepeaux, avait en Irlande son gendre qui y habitait depuis plusieurs années. Il aurait dû s’informer d’autant mieux des causes du non-succès. Les royalistes firent manquer tout deux fois. En décembre 96, nos officiers de marine ne voulaient pas réussir. Hoche s’était mis sur une frégate, comme jadis Suffren faisait en pareil cas, pour se porter partout avec plus de rapidité. Malgré le mauvais temps, ils le promenèrent un mois en mer et se refusèrent aux prières de Grouchy, qui voulait débarquer et combattre à tout prix. — En 97, ce furent les bureaux de la Trésorerie, tout royalistes, et qui par la constitution étaient indépendants et du Directoire et de l’Assemblée ; ces bureaux, dis-je, rompirent l’expédition ; ils ne fournirent des fonds que pour Humbert et douze cents hommes qui eurent de grands succès. Mais Sarasin qui avait dix mille hommes, faute de fonds, ne put passer à temps. Cette trahison des royalistes donna la victoire aux Anglais de Cornwallis, qui avait trente mille hommes. Voy. Mém. de la Réveillère. t. I, p. 185 et t. II, p. 30.

Hoche repoussé par la tempête, manquant à sa fortune, quand cent mille Irlandais en armes l’attendaient, ces deux événements portèrent au comble la joie des royalistes, leurs parricides espérances (août-décembre 96).

Par quatre fois, ils avaient assassiné Hoche. En vain. Mais cette fois ils tâchèrent de le tuer dans d’opinion en le déclarant pour toujours : un héros malheureux, haï de la fortune. Pouvait-on pourtant dire que son entreprise avait avorté ? L’Irlande était toujours en armes et la panique dans Londres, la banque, le crédit en déroute. Pour rassurer dans cet effroi, Pitt avait dû faire la presse de cent mille matelots. Ces enlèvements portèrent (en 97) le pays à la catastrophe qui put sembler le Jugement dernier : la grande révolte des trois flottes qui seules défendaient l’Angleterre.