Le passage en Irlande n’était pas impossible, comme le prouva en 97 l’expédition d’Humbert. La marine anglaise, en 95, était dans une période de torpeur et d’hésitation. Nelson n’avait pas encore donné son grand élan. Il était simple capitaine, et encore si méconnu, qu’à trente-deux ans on l’employait aux tristes fonctions de curer les ports sur un bateau dragueur.

L’entreprise de Hoche était incertaine, mais d’un danger superbe, de ceux auxquels un héros aimerait à donner sa vie. C’était bien plus qu’une affaire de guerre et de destruction. C’était surtout l’évocation, la résurrection d’un peuple frère que la France eût tiré du tombeau.

Pour moi, c’est un de mes meilleurs souvenirs de jeunesse d’avoir lu en 1830 le livre si touchant de Thomas-Moore : la Vie, la mort de Fitz-Gerald[18], ce charmant Irlandais, si aimé de la France ; avec cette épigraphe de Lucain, où parle Cornélie rapportant à l’Égypte les os du grand Pompée : On a craint sa grandeur… Eh bien, reçois sa cendre ! De toute cette génération enthousiaste, sensible et romanesque de 89, nulle figure plus que celle-là n’a été au cœur. La famille de ces vieux chefs de clans, les Fitz-Gerald, était en possession de fournir à l’Irlande les martyrs de la résistance. Déjà, sous Henri VII, j’en vois un condamné, décapité, avec un O’Connor. Puis, un autre en 1535, aussi décapité. Cette fraternité de supplices faillit se reproduire de nos jours, où l’ami de Fitz-Gerald, O’Connor que nous avons connu, bien près de périr avec lui, fut par bonheur, sauvé pour s’unir en France avec les Condorcet.

[18] Th. Moore, the Life and death of lord Ed. Fitz-Gerald, avec cette touchante épigraphe :

Si sæcula prima victoris timuere minas,

Nunc accipe saltem ossa tui Magni.

(Lucan.)

Je recommande aussi un bien curieux livre : Life of Thubala Welh Tone, founder of the Irish Society, written by himself, edited by his son, Washington, 1826. Il fut chef d’une de nos demi-brigades. Ouvrage charmant. Style rapide, agréable, tout français. C’était un protestant qui écrivait, par fraternité, pour les catholiques. Il écrit à Paris, plein de gaieté, d’espérance, attendant le succès de Hoche. Il fait son portrait de la manière la plus naïve : « Paresseux, mais sans vice. Il a un amour vertueux, etc. » Une gravure charmante le montre au vif : douce, aimable figure, nez fin, un peu bombé ; front trop fuyant.

Cet aimable Édouard, celui dont il s’agit, était un fils cadet des ducs de Leinster. Il fut élevé en France par un Écossais qui avait épousé sa mère, devenue veuve. On l’envoya en Amérique faire la guerre contre la Fayette et les Français qu’il devait tant aimer. Là, comme tant d’autres alors, il s’éprit de la vie sauvage. Dans un voyage qu’il fit à travers les neiges du Canada, les Indiens, à leur tour, furent si charmés de lui, de sa naïve et vaillante originalité, qu’ils l’adoptèrent, le proclamèrent chef de la tribu de l’Ours. Pitt eût voulu le gagner, l’employer ; il lui offrait le commandement de l’expédition anglaise contre Cadix. Il mettait à cela une condition : qu’il se ferait bon Anglais, quitterait l’opposition irlandaise. Il refusa ; ce chemin à l’action, à la gloire, lui fut ainsi barré. D’autre part, sa fortune n’était pas meilleure en amour. Comme cadet, il n’était pas riche, et, à son retour d’Amérique, il avait eu l’insigne douleur de voir sa fiancée qui en épousait un autre.

La France, la grande Révolution, le consolaient de tout. Il dîna avec Fox dans la joie qu’apporta la nouvelle de Valmy et de la retraite des Prussiens. Il ne tint pas à cette joie, passa en France et logea à Paris, d’abord chez Thomas Payne, l’apôtre de la liberté des deux mondes. Que ne fût-il resté chez cet ami austère ! Il aurait fait comme son compatriote Tone, qui devint général en France ; il se fût lancé dans les guerres de la liberté. Mais une affaire de cœur fut son entrave. Aux réjouissances que l’on fit à Paris pour Jemmapes, le jeune général Égalité, personnage très calculé, invita le citoyen Fitz-Gerald et le fit dîner avec madame de Genlis et son élève, la charmante Paméla (fille naturelle du duc d’Orléans). Le voilà pris. Il aime et il épouse. Cela le brouille d’abord avec sa famille ; puis avec l’Angleterre, qui le raye des rôles de son armée. Le voilà donc Français ? Non pas. Son fatal mariage avec les Orléans empêche notre gouvernement de l’employer.