Quel ferment pour l’enthousiasme de cette France haletante de savoir qu’il y a sur l’autre rivage une autre France demi-barbare, mais émue, dans l’impatience et le transport de cette grande joie fraternelle ! Les nôtres, frères de ceux qui firent les Fédérations de 90, qui continuèrent sur le Rhin les Fédérations militaires des armées, s’imaginaient commencer par l’Irlande les Fédérations maritimes et toutes celles du genre humain.
Pour moi, quand je vis, même en 1815, dans des circonstances si peu favorables, les montagnards d’Écosse et ce grand nombre de soldats irlandais à qui on fait porter le costume écossais, je sentis parfaitement que toutes ces tribus celtiques sont nos cousins, nos parents éloignés et dépaysés. Plus tard, en 1830, sur le pont d’Édimbourg, devant les vieilles maisons si hautes, je me croyais à Lyon. Souvent dans les villes d’Irlande, je croyais voir nos Picards, nos Wallons (bolg ou belges). Bolg est le nom commun de ces races parentes, séparées par la mer. L’air bon enfant des paysans d’Irlande (malgré l’œil bleu qui surprend sous des cheveux noirs) me rappelait mes propres parents, picards wallons, vrais méridionaux du Nord, pleins d’imagination et de bonté naïve, adorable, et d’un cœur immense[17].
[17] L’amabilité de cette race ne me trompe pas. Je n’en connais pas de meilleure. En présence des Anglais si raides, et qui font même effort pour paraître souvent pires qu’ils ne sont, l’Irlandais fait un grand contraste. Ceux qui s’en moquent n’avouent pas moins leurs qualités charmantes dans des récits qui feraient adorer la bonté irlandaise. J’ai lu, dans l’Inde anglaise de Warren, qu’étant, dans sa jeunesse, officier dans l’armée de la Compagnie, et étant obligé, en campagne, de coucher sur la terre humide, un de ses soldats irlandais, pour lui sauver cette humidité malsaine, se coucha sous lui, sans bouger de toute la nuit. L’officier, s’éveillant au grand jour, l’y trouva encore immobile et gardant cette position gênante de crainte de le réveiller (Warren, Inde anglaise, excellent livre, traduit).
La belle philosophie de l’histoire que nous ont faite les fatalistes allemands tend à faire croire qu’il y a des destinées inévitables qui sont l’arrêt des peuples inférieurs. La France (même en ses plus grands triomphes) n’a jamais cru cela. Elle a trop le sentiment du mouvement et sent trop finement que bien souvent l’infériorité dans un sens tient à une supériorité dans un autre genre.
Telles races d’Italie qu’on a souvent dites inférieures, parce qu’elles cédèrent à Rome, à ses rudes soldats, furent justement le plus haut du génie italien (Virgile et le Corrège).
La pauvre Écosse, vaincue à Culloden, donna à ses vainqueurs la fortune qu’ils cherchaient en vain aux Indes. L’Écossais Watt leur montra que les Indes étaient en eux, dans leur activité ; il les transforma de fond en comble. L’Écossais Walter Scott donna à l’Angleterre une popularité immense.
Nous fûmes bien étonnés en 1815, après l’épopée monotone des grandes armées, de nous trouver si sensibles aux légendes écossaises. Après tant de spectacles d’uniformes, on fut ravi de voir reparaître l’ancienne individualité sous ces costumes, avec le plaid, le tartan et la cornemuse. Nous y retrouvions l’écho lointain des antiquités de la grande famille celtique.
L’Écosse, enrichie par l’industrie et les carrières civiles, laissa à son tour le service militaire aux Irlandais. Cela commença dans la guerre d’Amérique, puis peu à peu aux Indes. Quand Warren Hastings et surtout Cornwallis donnèrent les places aux Anglais avec d’énormes appointements, ils cherchèrent moins les grades militaires. En même temps, les positions inférieures de l’armée, même celles de simple soldat, furent délaissées par les Anglais, quand la fabrique prenant l’essor offrit de gros salaires. L’Irlandais suppléa, et sous l’uniforme britannique, il passa pour Anglais. Tels même, comme les Wellesley (Wellington) par l’adoption anglaise, s’élevèrent jusqu’au rang de généraux, de gouverneur des Indes.
Le pauvre paysan d’Irlande crut avoir fait fortune quand il put s’engager parmi ces habits rouges, si bien vêtus, si grassement nourris. Lorsqu’on lit ce qu’était, vers 1800, le luxe de l’armée anglaise dans l’Inde, ses incroyables saturnales, on comprend tout à fait l’attraction immense que l’Angleterre et l’Inde anglaise exerçaient alors sur l’Irlande et la transformation que celle-ci jusque-là torturée, amaigrie, allait subir au profit de l’Angleterre, son ennemie.
Donc Hoche, en isolant l’Irlande, eût coupé le bras droit de l’Angleterre et d’avance tué Wellington.