Cette inégalité dans le duel du siècle entre la France et l’Angleterre, au moment de 95, étonne peu, quand on songe aux circonstances opposées que l’une et l’autre venaient de traverser.
L’Angleterre, si paisible depuis sa lutte d’Amérique, dans son prosaïque bonheur, n’avait guère eu de préoccupation, d’intérêt en ce monde, que le mouvement de son commerce, de sa bourse, que de voir sa rente monter.
La bouillonnante France, depuis la sublime aurore de 89 jusqu’au sombre et non moins sublime 93, avait traversé tous les cercles décrits par Dante, et elle n’arrivait en 95 à la république paisible, au gouvernement régulier, qu’à travers les terribles émotions qui l’avaient funébré, grandi. Dans sa pâleur mortelle on distinguait une blanche lueur qui effrayait le monde, et semblait un reflet d’acier.
La très grande habitude qu’elle avait de mourir, ce pacte avec la mort qu’elle avait fait (c’est le mot de Danton), avait rendu tous les dangers indifférents, et simples les plus grandes choses. Passer les Alpes en plein hiver, passer la mer à travers les flottes ennemies, cela paraissait naturel.
Pendant que Bonaparte et Masséna franchirent les neiges, Hoche passa l’Océan (15 décembre), et si la tempête garda l’Angleterre en 96, le passage n’en fut pas moins accompli en 97.
Le seul moyen d’avertir l’Angleterre, de l’arrêter dans cette guerre d’argent que, tranquille elle-même, elle faisait au monde, ce n’était pas, comme le croyait Bonaparte, de la frapper aux Alpes ou en Égypte, mais plutôt de la secouer fortement et de près en la menaçant par l’Irlande.
Il ne s’agissait pas même de vaincre, mais d’alarmer sans cesse et d’effrayer le commerce, la banque, la bourse, d’intimider l’ennemi et d’enhardir les nôtres. Tels étaient les projets de Hoche et de son ami l’amiral Truguet. Projets hardis, d’un désintéressement héroïque, et qui même n’avaient pas besoin de la victoire.
Même vaincue, notre jeune marine révolutionnaire s’était formée. Tel était l’esprit singulier de ces temps qu’elle n’avait pas besoin de succès pour s’encourager. A peine née, elle soutint en juin 93 une grande et horrible bataille de trois jours contre la vieille marine anglaise. Après la prise de Toulon et l’incendie du port, avec ses vaisseaux noirs, demi-brûlés, une grande flotte sortit audacieusement, qui portait une armée. La Corse fut reprise, et la Méditerranée, désertée pour trois ans par l’ennemi, sembla nous appartenir.
Enfin, la France maritime commençait à respirer. Je ne crois pas qu’aucun autre pays présente des tribus si variées de génies et d’instincts pour tous les besoins de la mer. Nos marins de Normandie, si sages et tacticiens, tellement analogues aux Anglais, conquirent, comme on sait, l’Angleterre, les deux Siciles au moyen âge. L’audacieuse marine des Basques allait à Terre-Neuve et découvrit l’Amérique, avant Colomb. Enfin, nos Provençaux, le bailli de Suffren, trouvèrent et enseignèrent ce qui a fait plus tard les victoires de Nelson, de combattre au plus près et de se joindre à portée de pistolet.
Tout ce grand peuple de marins sur ses sables, ses dunes, ses côtes de l’ouest, regardait tristement la mer. Malgré nos victoires des Alpes, la France était comme captive, tant que sa marine était paralysée. L’émigration de tous nos officiers, leur catastrophe à Quiberon, nous laissait un grand vide. Qui se présentait pour les remplacer ? De simples pilotes, peu instruits, d’un cœur intrépide (comme on le vit par le Vengeur). Dans leur fanatisme admirable, ils n’avaient pas besoin d’espérer la victoire ; il leur suffisait du combat, de l’honneur du drapeau, d’une sublime défaite qui étonnât ; c’était tout leur calcul. Ils comptaient mourir pour la France, et parfois la victoire inespérée leur arrivait. Notre ennemi furieux, Nelson, dit plus tard qu’entre ces Français, qu’il hait tous, il préfère pourtant à notre marine noble cette jeune marine jacobine, déguenillée, héroïque.