Ce qui terrifia Wurmser et nous surprend encore, ce fut la prodigieuse marche de l’infanterie de Masséna pendant quatre jours et quatre nuits, tandis que Wurmser, avec ses chevaux, ne put aller si vite, s’arrêta une nuit. Il vit avec stupeur ce miracle, que les mêmes hommes ayant battu sa droite à Trente, son centre et toute son armée à Bassano (8 septembre), lui barraient la route, voulaient couper sa retraite vers Mantoue. S’ils n’y parvinrent, ce fut la faute d’un guide qui égara Masséna et lui fit prendre le plus long.

L’opiniâtre Wurmser, loin de rester à l’abri, à l’instant offrit la bataille. On l’a nommée Saint-Georges (un faubourg de la ville), ou la Favorite, villa des ducs de Mantoue. Elle fut très acharnée et la cavalerie hongroise, montée sans selle, eut un moment l’avantage. Masséna rallia les nôtres et fut soutenu par Rampon et la fameuse 32e demi-brigade qui, formée en carré, brisa les charges de cette cavalerie héroïque. Wurmser ne put se contenir, avança, occupa la villa, le faubourg. Mais Masséna l’isola de plusieurs de ses corps, et, avec la 32e, le poussa furieux dans Mantoue.

Masséna, en un mois, dans un petit espace, avait fait des centaines de lieues et gagné six batailles sans compter les terribles petits combats livrés le long des fleuves, des précipices. Dans le long filet du Tyrol, où Bonaparte s’était mis, il lui ouvrit l’issue à Trente et à Roveredo. A Bassano, où Wurmser l’attendait, Masséna fut le matador qui jeta bas le taureau. Enfin, quand Wurmser livra sans autre espoir le combat de Saint-Georges, ce fut encore Masséna qui lui enfonça le couteau.

Dès lors, l’heureux Bonaparte, pendant trois mois, put aller et venir au centre de l’Italie. Qui lui avait donné ces trois mois ? Incontestablement, les grands succès de Masséna.

On le sentait bien à Paris, dans l’armée. En admirant le génie de Bonaparte et lisant ses belles proclamations, on tenait compte aussi du muet héroïque qui, sans parler, faisait tant de sa main ! A Paris, à l’armée, on chantait à tue-tête le couplet si connu : « Enfant chéri de la victoire !… »


Il faut que ce moment ait été bien amer à Bonaparte, car il sortit de ses calculs habituels, de sa profonde astuce, et laisse voir sans ménagements les sentiments qu’il eut toujours pour Masséna. Dans son dernier rapport, il loue ses favoris, Marmont, Leclerc, qui arrivèrent trop tard à la bataille, il oublie ceux qui agirent[20]. Que dis-je ? il oublie Masséna ! sachant qu’il ne se plaindrait pas, n’écrivait jamais, parlait peu. Et, en effet, sans le général Koch, qui a retrouvé ce chiffon, nous ignorerions que cet homme insouciant, négligent, taciturne, parla et écrivit cette fois et par un terrible billet. Nous devons à ce hasard d’avoir un jour profond, une étrange percée dans le cœur ténébreux de Bonaparte, généralement habile à cacher ses replis[21]. Masséna dit dans ce billet avec sa simplicité héroïque : « La victoire de Saint-Georges est due à mes dispositions, à mon activité, à mon sang-froid à tout prévoir… Sans l’ordre que je donnai à l’intrépide Rampon, ma division était tournée et c’était fait de la bataille. » Puis, il demande avancement pour Rampon, mais n’obtient rien.

[20] Rampon lui déplaisait pour lui avoir rendu au début de la guerre le service de réparer la bévue qui l’eût perdu au premier pas.

[21] Madame de Rémusat qui connaissait bien Bonaparte, n’en parle pas autrement : « Rien de si rabaissé, il faut en convenir, que son âme. Nulle générosité, point de vraie grandeur. Je ne l’ai jamais vu admirer, je ne l’ai jamais vu comprendre une belle action. » (Mém. t. I, p. 105.)

Le mauvais cœur s’enfonça dans l’ingratitude. On rougit en le voyant abuser ignoblement de son pouvoir arbitraire de général, envoyer Masséna (un homme si utile à la France et qui plus tard la sauva à Zurich), en garnison dans un lieu malsain (en septembre) où il pouvait périr. Sur ses réclamations, il le met à Vérone, mais (par une persécution obstinée, ignoble) sans logement, presque sans vivres, lorsque d’autres étaient bien nourris, affamant ce corps héroïque, le premier de l’armée.