Les grandes trahisons de Bonaparte, celle d’Espagne (si bien contée par M. Lanfrey) le font bien moins connaître que la conduite double, infiniment habile qu’il eut toute sa vie pour Masséna. Le problème était de le ruiner dans l’opinion, sans laisser soupçonner qu’entre tous il le jugeait le premier, mais avait la faiblesse d’en être jaloux. A Sainte-Hélène encore, voulant le rabaisser, il dit ridiculement (sur ce grand homme d’action) « qu’il était sans culture et sans conversation. » Il le représente comme un soldat « dont la pensée confuse s’éclaircissait tout à coup sous le feu. »

Grand éloge qui lui échappe tard et si près de la mort. Mais, dans toute sa vie, il ne laissa passer nulle occasion de vilipender Masséna ; et cela avec une adresse remarquable, le faisant accuser, noircir par d’autres, lui créant peu à peu la réputation d’un joueur, d’un dilapidateur[22]. En 1801, où Bonaparte avoue que la défense de Gênes par Masséna lui a fait Marengo, sa diabolique ingratitude diffame son sauveur. Comment ? et par qui ? c’est là le plus fort ! Il le diffame par la voix de Carnot, dont l’honnêteté connue appuyait tous ces bruits que jamais on ne put prouver. C’est là qu’on reconnaît surtout l’élève des prêtres, et combien l’éducation cléricale affine en mal et déprave les cœurs.

[22] Exemple en 99, le pillage de Rome que firent, pour l’expédition d’Égypte, les bonapartistes eux-mêmes, comme le dit un ennemi de Masséna, Gouvion Saint-Cyr.

Devant tant de noirceurs on est embarrassé de résoudre cette question : Comment le fourbe Bonaparte, ayant joué tant de tours à Masséna, le trouvait-il toujours ? L’insouciance de celui-ci, son aveuglement à servir ce calomniateur, ne s’expliquent pas suffisamment par l’avarice ou l’ambition. Non, il y avait autre chose ; un mystère de nature.

Son grand instinct de guerre tenait de la fatalité aveugle qui domine certains animaux. Que ferait le chien de chasse hors de la chasse ? Il avait besoin du péril plus que de richesse et de gloire. Bonne chance pour son ennemi. Il l’enterrait dans l’or et sous de prétendus honneurs qui l’abaissaient. Le malicieux Bonaparte les énumère à Sainte-Hélène et lui porte ce coup final[23] : « Enfin, maréchal de l’empire. » Dernière pelletée de terre qui cache le héros. Et il y en a pour jamais !

[23] Mém. militaires de Bonaparte, écrits à Sainte-Hélène.

CHAPITRE II
RÉPUBLIQUES ITALIENNES. — COMBATS D’ARCOLE. — 16-17 NOVEMBRE 96.

A la fin de juillet 96, Bonaparte s’attendait peu à ce déluge allemand de Wurmser. Il avait seulement nouvelle de vingt mille hommes que l’Autriche tirait de son armée du Rhin pour l’Italie. De là les embarras dont il ne fut tiré que par la vaillance de Masséna.

Eh bien, de septembre en novembre, pendant trois mois, il ne prévoit pas davantage, et quand il voit descendre une armée toute nouvelle, deux grands bans de Barbares, d’une part la tourbe du Tyrol, de l’autre les grosses masses croates, hongroises, d’Alvinzi, il semble, encore non pas surpris (il fait face), mais il a l’air d’être éveillé en sursaut, comme un homme qui, pendant ces trois mois, a pensé à toute autre chose qu’à ce nouveau déluge, si facile à prévoir.

On est frappé de voir que cet homme, si positif, semble absent quelquefois, moins occupé des actes que de l’impression qu’il produit, des rêves, apparences ou espoirs, qu’il donne aujourd’hui et qu’il escomptera demain.