De sorte qu’à suivre les bulletins, les articles qu’il inspirait et faisait faire, ses lettres au Directoire, et même à Joséphine, on s’aperçoit que, derrière sa vie d’action, il en avait une autre d’imagination, de vastes et vives espérances qu’il avait ou donnait aux autres. On peut dire que chaque jour il se peignait lui-même dans un cadre nouveau et sous une nouvelle auréole. D’abord, on l’avait vu dans sa proclamation au haut des Alpes du Piémont, montrant à son armée l’Italie, et lui promettant Rome, parlant de réveiller la cendre de Brutus. Mais son armée républicaine prenait cela au sérieux bien plus que ne voulait sa politique, si favorable au pape. Dès lors il ne parle plus de Rome, il se tourne vers la pensée classique en général, les tableaux d’Italie envoyés à Paris, et même les souvenirs littéraires.

Dans la longueur du siège de Mantoue, un peu malade en juillet, il raconte à Joséphine, dans une lettre sentimentale et calculée sur le goût de l’époque, qu’en pensant à elle, rêveur mélancolique, il a été, au clair de lune, voir sur le lac le village de Virgile. Là sans doute il prit l’idée de la fête du grand poète, qu’il fit plus tard, et qui le recommanda fort à la société lettrée, élevée dans ce culte classique. Joséphine ne perd pas de temps. On parle de cette visite, on fait des gravures, fort belles, préparées évidemment longtemps d’avance (on n’avait pas alors nos fades et expéditives lithographies). Et, dans ces gravures, on voit le héros d’Italie, auprès du tombeau de Virgile, et ombragé de son laurier.

Tout avait été arrangé en prévision de Mantoue dont Bonaparte espérait se faire une auréole. Et ce siège fut un revers. Castiglione et Bassano, l’en relevèrent. Mais les grands coups d’épée, et les prodiges de septembre que Masséna enfin s’avisa de revendiquer, paraissent avoir un peu détourné Bonaparte de l’Italie. Il semble dire déjà ce qu’il écrit un an après : « Qu’est-ce que l’Italie ? Peu de chose. » La pensée est visiblement tournée vers l’Orient. Déjà il avait dit aux nôtres quand ils vinrent à Ancône, « qu’ils étaient en face de l’Épire, royaume d’Alexandre le Grand. » Au 6 septembre, après le grand succès de Bassano : « Quel effet ce sera pour la Hongrie et pour Constantinople ! » L’année suivante, il fait alliance avec Ali-Pacha et le prince des Maïnotes. Déjà il parle de l’Égypte. Son cœur n’est plus en Italie.

Mais il y avait en France une grande masse de patriotes qui s’y intéressaient, et espéraient la révolution italienne. Seulement, les amis de la paix, très pressés de la faire (comme Carnot et Letourneur au Directoire) craignaient que Bonaparte ne donnât à l’Italie des gages qui empêcheraient de s’entendre avec l’Autriche. C’était le point de vue de Bonaparte. Mais il se serait trop démasqué, il eût trop déplu à la majorité du Directoire s’il n’eût rien fait pour l’Italie. Aussi quoiqu’il eût un arrangement avec le duc de Modène, dès que les Modénois voulurent se mettre en république, il demande avis au Directoire[24], mais n’attendit pas sa réponse, et déclara que Modène et Reggio étaient sous la protection de la France et pouvaient se constituer librement. Puis il s’excusa aux directeurs, disant n’avoir pas reçu à temps leurs conseils. Tout en s’excusant, il continuait dans la même voie, unissant à Modène, Bologne et Ferrare pour en faire ce qu’on appela la République cispadane.

[24] Correspondance, 26 mai. — 12 Juin 97.

Acte audacieux qu’il faisait de son chef, certain cette fois d’être avoué du parti patriote. Mais, en même temps il tâchait de plaire aux amis de la paix, aux modérés, et même aux rétrogrades, en ajournant toujours la grande affaire que voulait l’Italie et que craignait le pape : la vente des biens ecclésiastiques. Il n’en vendit que peu, et tard, l’année suivante, demandant l’aveu du pape qu’il croyait séduire en lui faisant sa part.

Ainsi, dans les trois mois qui s’écoulent entre Bassano et Arcole, il ne fait rien de sérieux pour relever l’Italie. Il proclame des républiques, mais empêchant la grande révolution territoriale des biens d’Église, il ne donne à ces républiques nulle base, n’essaye pas de tirer de tant de villes qui étaient pour nous quelques ressources militaires.

Les Italiens étaient sans doute peu aguerris, peu exercés. Il ne fallait pas charger de leur instruction des hommes du Nord, des Suisses, comme il fit. Nos méridionaux auraient mieux convenu, tels que Murat, l’intrépide et brillant acteur, dont les fantasias avaient tant relevé notre cavalerie ; ou la furie de Lannes, terrible et contagieuse pour entraîner des masses qui, avec lui, ne se connaissaient plus. Nos Gascons, jadis moqués comme hâbleurs et vantards, avaient ainsi donné tout à coup une génération guerrière, des Soult, des Bessières, des Bernadotte, etc. De même, les Italiens, une fois enlevés, auraient produit (non sans doute Garibaldi encore), mais de vaillantes épées, des Medici, des Cialdini, des Cernuschi.

La légion lombarde que fit Bonaparte ne se composait que de trois mille jeunes gens de bonne famille, bien triés. Il craignait fort les embarras d’une révolution italienne avec qui il eût fallu compter, négocier, haranguer, faire l’homme, et non plus le soldat ; descendre des hauteurs du commandement militaire, et se laisser toucher de près.

Dès lors, dédaignant les ressources que lui offraient ces villes d’Italie, il n’avait qu’une armée, terrible, mais toujours diminuant. Et l’ennemi, au contraire, c’était comme on l’a vu, le peuple même, de grandes masses inépuisables. Aussi le cabinet de Vienne, voyant que la grande force populaire, qui fut pour nous en 92, était maintenant de son côté, voyant nos armées d’Allemagne en pleine retraite, n’avait pas même daigné recevoir Clarke, notre envoyé, et l’avait adressé à l’ambassadeur d’Autriche en Piémont.