Bonaparte ne comprenait pas trop le genre de guerre de ces Barbares. Il se moqua de leur maladresse à marcher en corps séparés. Mais les localités et la difficulté des vivres dans ces montagnes stériles exigeaient ces séparations. Et lui-même bientôt en remontant les Alpes fut contraint de marcher ainsi. Ajoutez une autre raison, c’est que ces tribus, de langue, de race différente, étaient des forces vives dont on ne pouvait tirer parti qu’en tenant compte de leur différence, et profitant du mouvement divers qui était propre à chacune.

Il y avait d’ailleurs des antipathies de peuples et de races qu’il eût été insensé de forcer. Comment eût-on fait marcher ensemble, et du même pas, les Valaques des régiments-frontières, quoique très bons soldats, avec les orgueilleux et superbes honveds hongrois ? Comment les gais et fantasques Tyroliens, au chapeau pointu, à la plume verte, se seraient-ils battus volontiers à côté des masses croates, de leurs gros manteaux rouges ensanglantés des guerres des Turcs ? Les Autrichiens, et leur ancien général, le prince Eugène, avaient conservé fort utilement ces grandes divisions, et, dans l’ordre mécanique de la guerre, ils avaient eu certains égards pour le génie national et respecté sa liberté.

Cette tempête qui pendait des Alpes, tous ces torrents humains qui en descendaient de partout, semblent avoir étonné les nôtres. Heureusement tout cela ne fondit pas du même jet. Tandis que les Tyroliens étaient encore avec Davidowich, plus près de leurs montagnes, les Hongrois, Croates, Alvinzi étaient déjà en avant sur la route de Vérone. Devant eux Masséna se retira, non sans désordre. Le général Vaubois, opposé à Davidowich et chargé de défendre contre lui les postes de la Corona et de Rivoli, risquait d’être forcé par l’impétuosité de l’élan tyrolien. Il y résista d’abord, puis eut une panique, crut qu’il était coupé, que ces hardis chasseurs avaient passé devant et l’avaient devancé aux grandes positions de Rivoli.

Bonaparte n’avait que Vérone. Et il y était serré de près par la grosse armée d’Alvinzi, qui, avec son artillerie, dominait dans la haute position de Caldiero. Bonaparte vint inutilement contre cet ours avec ses dogues, Masséna, Augereau, pour le forcer dans la montagne. Masséna gravit un endroit négligé. Mais la nature se mit de la partie. Une froide grêle se mêlant aux boulets souffletait les nôtres au visage, et, dans la boue, on ne pouvait faire avancer les canons. Cela se passait le 12 novembre. Le 14, Bonaparte écrit au Directoire une lettre désespérée, où il dit que tous ses héros sont morts ou blessés : « Nous sommes abandonnés au fond de l’Italie. Peut-être l’heure du brave Augereau, de l’intrépide Masséna est près de sonner. Alors, que deviendront tous ces braves gens[25] ? »

[25] Voy. la Correspondance, 14 novembre 1796.

Qui le sauva ? Alvinzi. On se défiait de sa fougue ; comme on avait fait pour son prédécesseur, on lui avait donné un sage chef d’état-major, Weirother. Et sans doute le commissaire anglais qui avait suivi partout Wurmser ne manquait pas à Alvinzi, et fortifiait le Mentor autrichien. Le mot invariable des Anglais, on l’a vu à Toulon, à Gênes, c’était toujours : « Des places : assurons-nous des places ! » Alvinzi, leur obéissant ne visait que Vérone ; il cherchait des échelles pour en escalader les murs. Il croyait que, dans la lutte, le pugilat d’un tel assaut, la vigueur hongroise l’emporterait.

Bonaparte aussi crut à la force, à la vaillance individuelle, et voulut, cette fois encore, répéter l’affaire de Lodi. Par une sublime imprudence, il laissa Vérone avec quinze cents hommes seulement. Et avec tout le reste, il alla prendre pour champ de bataille les marais, les chaussées de l’Adige et de l’Alpon. Il calculait que, par ce chemin étrange, arrivé à Ronco, il se trouvait sur les flancs de l’ennemi, et presque derrière lui. Les marais étaient traversés par deux chaussées, l’une à gauche qui rejoignait Vérone ; l’autre à droite sur l’Alpon passait par le village d’Arcole.

Par la digue de gauche il pouvait tomber sur Alvinzi, si celui-ci tentait d’escalader Vérone. C’était là le grand poste. Il y mit Masséna. Celui-ci, plein de sang-froid, vit bientôt approcher un corps qu’Alvinzi, averti par le bruit, avait envoyé. Il le laisse avancer sur la chaussée étroite, puis fond sur lui, le refoule et le noie. De son côté, Augereau, suivait l’autre digue jusqu’au pont qui mène au village d’Arcole.

Bonaparte s’était mis avec Augereau. Il voyait les dispositions sombres, nullement enthousiastes de l’armée. Il crut que c’était le moment de s’exposer lui-même. Il n’en avait pas encore trouvé ni cherché l’occasion. Je l’ai dit, il ne les a jamais cherchées dans sa longue vie militaire, pensant peut-être avec raison que, dans l’intérêt de l’armée il faut réserver le général.

Ici, à Arcole, il devait de sa personne affronter le péril. Il s’était avancé, d’après des renseignements inexacts, ne sachant pas que les Croates avaient fortifié le village et garni le passage d’une nombreuse artillerie. Il avait bien envoyé une brigade et le général Guyeux pour tourner ce pont et passer l’Alpon au-dessous d’Arcole. Mais il fallait attendre, et le héros se trouvait arrêté dans une position que les braves de Lodi eussent pu trouver ridicule. Il voulait, a dit Thiers, arriver à temps sur les derrières d’Alvinzi, et obtenir un triomphe complet. Mais cette grande armée d’Alvinzi, encore entière et qui reprit bientôt l’offensive, n’était nullement là sur cette digue étroite. Et à Arcole, il n’y avait qu’un petit détachement de Croates, que grossissent les narrateurs bonapartistes pour grossir aussi la victoire.