Bonaparte, arrivé près du pont, et mis en présence du péril, ne pouvait ni se retirer ni hésiter sans perdre son prestige. Augereau saisit un drapeau et resta plusieurs minutes sous la mitraille. Bonaparte en avait pris un. Mais cela n’avait pas d’action et n’entraînait personne. Heureusement, son cheval prit peur, et le jeta hors de la tempête de mitraille sur la rive boueuse, où il eut de l’eau jusqu’à mi-corps. Selon un récit plus vraisemblable, il était à pied, déjà descendu de cheval. Dans ce cas-là, on pourrait croire sans lui faire tort, que son frère Louis qui le suivait, ou bien que ses amis, Bessières, à qui il avait confié sa garde personnelle, voulurent réserver une vie si précieuse, l’entraînèrent, et le firent descendre. Mais, au moment où il était dans ce marais, les Croates, qui voyaient l’accident et tout ce pêle-mêle d’officiers, accouraient pour les prendre. Là, son frère et Bessières furent admirables, ils l’en tirèrent et le firent remonter. Tout cela a été bien arrangé. D’abord dans les journaux, les gravures, etc., on se garda bien de le montrer dans ce marais qui le protégea si utilement contre la mitraille sous laquelle Augereau s’obstina à rester. On se garda bien aussi de dire que son frère s’exposa pour lui sauver la vie. On a voulu ainsi faire oublier l’ingratitude dont plus tard il paya Louis.

Dans les récits qu’il en a faits lui-même pour le Directoire (et pour le public), il met en grande lumière l’attachement des soldats pour lui. Mais justement, s’il s’exposa, c’est parce qu’il vit l’armée immobile et muette, dont le silence semblait lui reprocher ce massacre étourdi, qu’on eût pu éviter. En réalité, à Arcole, le soldat était si mal disposé, que les chefs durent payer de leur personne et furent presque tous tués ou blessés. Lannes fut blessé trois fois et persévéra à combattre.

Les pertes n’étaient pas égales. Alvinzi, en perdant ses Barbares, si nombreux, pouvait tout réparer le lendemain. Bonaparte exposait la fleur irréparable de l’armée, de la France.

« Mais sans cela, dit M. Thiers, le Hongrois aurait fui. » Qui le prouve ? il avait l’avantage du nombre, et l’égalité de valeur.

« Ou bien, Vérone eût été exposée ? » Non, puisque Masséna était sur la digue gauche, et y était vainqueur. Or cette digue gauche étant voisine de Vérone, Alvinzi eût bien regardé avant de marcher vers la ville, avec Masséna dans le dos.

Jomini dit ici que probablement Bonaparte n’avait pas une connaissance suffisante des lieux. Et moi, je dis de plus que s’il eût fait explorer cette digue droite, il eût su que le village d’Arcole était fortifié, et ne se fût pas trouvé devant la batterie avec son drapeau inutile, pour faire tuer tant de braves gens, et lui-même tomber bien à point dans la boue.

La nuit se passa à attendre si Vaubois tenait encore et avait besoin d’être secouru. « Bonaparte, dit M. Thiers, eût secouru Vaubois. » Comment l’aurait-il pu, étant déjà si inférieur en nombre à Alvinzi ? Au moindre mouvement qu’il eût fait, il risquait d’exposer Vérone.

Pour la journée du 16, vaste silence dans les récits bonapartistes. Ils évitent de dire que l’ennemi avait si peu souffert la veille que, repassant l’Adige il prit l’offensive. Mais Masséna occupait toujours en vainqueur sa digue gauche. Il met son chapeau à la pointe de son épée, enfile la chaussée à la baïonnette, jette aux marais ce qu’il rencontre, prend six canons et huit cents hommes. Bonaparte ne fit que tirailler pendant ce jour du 16.

Le grand mystère qu’on n’a pas expliqué, c’est pourquoi Davidowich ne venait pas se joindre à Alvinzi. C’est que n’ayant pas détruit le lieutenant de Bonaparte, Vaubois, les Tyroliens hésitaient à se mettre en mouvement, suivis par lui, pour secourir le Hongrois qui d’ailleurs pouvait s’en passer.

Ce qui le prouve, c’est que le lendemain 17 novembre, Alvinzi reprend une furieuse offensive. Sur la rive de droite, le général Robert est tué, les siens repoussés. Et Bonaparte a besoin encore de toutes les ressources de son astucieux génie ; pour faire face, il a recours à la fameuse 32e demi-brigade, la cache derrière un bois de saules, d’où, sortant à propos, elle prend ou tue trois mille Croates. Alors, Bonaparte, ramenant Masséna à lui, se porte avec toute son armée devant Alvinzi. Seulement, avant d’attaquer avec Masséna et Augereau, il inquiète les Hongrois, en faisant circuler derrière eux, un petit corps, et, pour mettre le comble à leur inquiétude, il lance à travers les roseaux vingt-cinq cavaliers (de ses guides) qui arrivent avec des fanfares, un bruit éclatant de trompettes. Les Barbares effarés, comme un taureau qui se laisse détourner souvent par un enfant, et qui s’en va les cornes basses sans regarder qui le suit, les Hongrois, dis-je, ahuris, épuisés par soixante-douze heures de combat, s’en vont, mais s’en vont lentement se reposer vers la Brenta. Ils n’y trouvent plus les Tyroliens, qui, avec leur mobilité, contents de leur succès sur Vaubois, avaient regagné leurs montagnes.