Bonaparte avait fait à Arcole une découverte, c’est que cette armée, naguère fanatique de lui, y voyait déjà clair pourtant, qu’elle avait remarqué son imprévoyance étourdie, réparée à force d’hommes, et combien il ménageait peu, non seulement le soldat, mais les plus précieux, les plus irréparables de ces officiers. Il fit un peu oublier cette prodigalité des vies humaines par une de ces anecdotes qui venaient toujours à propos, et comme le Mémorial en donne tant sur la bonté de Bonaparte. C’est la sentinelle endormie, dont il prend le fusil et dont il achève la faction.
Il ne manqua pas d’écrire à Paris, de représenter cette affaire, qui, se passant sur des chaussées, ne put avoir de grandes mêlées, comme une bataille générale où les deux armées auraient donné. Il prétend qu’Alvinzi eut huit ou dix mille morts ! Qui le contredira ? comment retrouver, compter tous ces morts au fond des marais.
La manière dont le hasard, ou son cheval, ou ses amis, le mirent hors de la mitraille, cette circonstance fâcheuse est dans la lettre écrite au Directoire ; mais pour la publicité, elle est déguisée, touchée avec une adresse singulière.
Pont d’Arcole et pont de Lodi, furent confondus et mêlés pour la gloire de Bonaparte. Et la dernière affaire le porta jusqu’au ciel.
CHAPITRE III
VICTOIRE DÉCISIVE DE RIVOLI. — (13 JANVIER 97) ET REDDITION DE MANTOUE. — BONAPARTE SAUVE LE PAPE A TOLENTINO.
Une partie du Directoire, la Réveillère, Rewbell, avaient toujours considéré l’extinction de la papauté comme la grande affaire d’Italie et la suprême défaite de la contre-révolution. L’indifférence de Barras, la douceur de Carnot et sa partialité croissante pour le monde du passé, avaient laissé Bonaparte fort libre d’éluder ses primitives instructions et de sauver Rome. Parfois la saison l’empêchait, disait-il, et parfois ses ménagements pour Naples. Il montrait au Midi le fantôme de la grande armée Napolitaine de cinquante mille hommes, dont il se moque ailleurs dans une lettre, disant que, pour la réduire, il lui suffirait de six mille grenadiers.
Cependant le vieux Pie VI, son avide neveu qui gouvernait, et ses cardinaux intrigants (qu’on connaît mieux maintenant par les Mémoires de Consalvi), travaillaient constamment l’Autriche contre nous. Ils lui avaient montré très bien la grande faute de Bonaparte, qui ne faisait aucun usage de l’Italie, lui défendant obstinément de s’armer par le grand moyen, la vente des biens d’Église. Or, puisqu’il ne faisait pas la croisade révolutionnaire que demandaient les villes, on pouvait faire aisément contre lui par Naples et Rome (et en général par les campagnes), la croisade contre-révolutionnaire en profitant des ressources du Midi, toutes intactes, et que la guerre n’avait pas entamées.
Conseil haineux, mais très imprévoyant, qui stimula l’appétit de l’Autriche et lui rappela sa politique : Qui ne peut piller l’ennemi, doit au moins piller ses amis. C’est ce qu’elle fit plus tard, en se faisant donner d’abord son alliée Venise, puis en s’emparant même de Rome et des États de son ami le pape.
Celui-ci, sans prévoir encore cet étrange résultat du conseil qu’il donnait, voulait pour le moment que Wurmser, qui restait inutile à Mantoue, passât à Rome, à Naples, commandât leurs armées et leur communiquât la fougue, l’emportement de son courage. Pendant ce temps, Alvinzi, intact encore, malgré les combats partiels (tellement exagérés) d’Arcole, aurait percé jusqu’à Mantoue et y eût remplacé Wurmser.
Bonaparte eût porté alors la peine de sa duplicité. Il eût amèrement regretté d’avoir ménagé Rome, éludé une expédition que lui-même disait si facile, respecté les trésors et les ressources du Midi pour les laisser aux Autrichiens.