On pouvait dire que Rome avait succombé dans Mantoue. Mais cette cour était si haineuse que, faisant sonner partout le tocsin, lançant dans les campagnes ses moines avec le crucifix, elle essaya deux fois par des hordes de paysans d’arrêter les vainqueurs de Wurmser, d’Alvinzi. Les Romagnes, disait le cardinal Rusca, seront une Vendée. Au contraire, Bonaparte venait fort modéré et dans une disposition toute politique. A Faenza, il dit qu’il ménageait cette ville par respect pour le pape. Il parla en Italien aux prisonniers et les renvoya libres, en jurant qu’il n’était pas venu pour détruire la religion, mais au contraire pour la religion et le peuple. Les prêtres, loin de perdre à son arrivée, y gagnèrent. Il fit nourrir dans les couvents ceux d’entre eux qui étaient sans ressources, et tous ceux qui rentrèrent en France devinrent de chauds prédicateurs de Bonaparte et ses panégyristes enthousiastes.

Il ne voulait que faire un peu peur au saint-siège, le sauver et, en cela, il était en accord admirable avec la violente réaction qui en France portait au Corps législatif un monde de royalistes fanatiques, des assassins du Midi, tel chef de bande qu’on eût dû fusiller aussi bien que Charette. Tout ce monde lui écrivait de France et de Paris : « Osez ! » Il hésitait pourtant, craignant de trop se démasquer. Pour gagner du temps, il eut une idée saugrenue ; c’était que le Directoire donnât à l’Espagne la ville de Rome, en laissant tout le reste au pape avec son pouvoir spirituel. Et, en même temps, pour amuser les philosophes, il leur envoyait un joujou, la noire Madone de Lorette, qu’on mit à la Bibliothèque.

A trois marches de Rome, à Tolentino, il s’arrête contre les promesses qu’il avait faites tant de fois à l’armée de la mener à Rome. Il bâcle son traité avec celle-ci en vingt-quatre heures, sans consulter le Directoire, qui avait dit, il est vrai vaguement, qu’il s’en rapportait à lui. Il se garde d’attendre l’intercession des puissances catholiques, voulant que le pape ne sût gré du traité qu’à lui. Le pape en fut quitte pour promettre encore quelques millions, quelques tableaux ; et ces millions devaient être acquittés partie en pierreries, en vieux bijoux, sorte de bric-à-brac de valeur incertaine. Nulle mention des belles conditions auxquelles tenait le Directoire : 1o que le pape permît au clergé de faire le serment civique, c’est-à-dire de jurer qu’il sera bon citoyen ; 2o suppression de l’inquisition romaine et fermeture des fours ou caves où les condamnés étaient brûlés vifs. C’est ainsi qu’autrefois Gélon imposa aux Carthaginois vaincus de ne plus brûler de victimes humaines[27].

[27] Ces caves ont existé jusqu’à Léon XII. M. de Sanctis, consulteur du saint-office, réfugié à Turin, a assuré devant des témoins très graves et très croyables que ce pape, sans réprouver ces exécutions, déclara, vers 1830, qu’il entendait que désormais elles ne se fissent plus à huis clos, mais devant tout le monde, sur les places publiques, au champ de Flore, où furent brûlés jadis Jordano Bruno et tant d’autres. Dès lors on recula devant l’horreur qu’aurait excitée ce spectacle, et l’on dut recourir à des moyens plus doux ou du moins plus mystérieux.

Bonaparte ne fit nulle mention de la grande condition à laquelle tenait le salut de l’Italie : la vente des biens ecclésiastiques. Dans sa correspondance, ses lettres aux fonctionnaires Haller, Collot, montrent combien timidement il touchait cette question. Tout cela a été caché ou mutilé par les historiens, qui passent vite ici, ne voulant pas se mettre mal avec les prêtres. Mais une belle lettre de Bologne[28] indique très bien que des quatre provinces qu’on avait prises au pape, Bonaparte ne garda que la Romagne et le port d’Ancône, rendant au pape trois provinces, celles d’Urbin, de la Marche et de Pérouse.

[28] Insérée dans le Moniteur du 21 mars 97.

Les Bolonais, craignant sans doute Bonaparte, le ménagent dans cette lettre et disent qu’on doute qu’un tel traité soit son ouvrage.

Au reste, l’opinion de l’Italie lui importait bien moins que celle de l’armée française. Dans une lettre qu’il écrit à Joubert pour la faire circuler sans doute, il appelle Rome cette prêtraille. Tout ce qu’il voulait c’était de tirer de cette prêtraille ce qu’il eut en effet, un beau certificat du pape, la lettre où Pie VI l’appelle son cher fils. Titre important en France, dans la violente réaction où les royalistes travaillaient puissamment leurs élections anti-républicaines.

Dans ce moment tumultueux, la guerre civile était à craindre avant qu’on eût terminé la guerre étrangère. C’est ce qu’objectaient les deux directeurs militaires, passionnés pour la paix, Carnot et Letourneur. Ils suivaient dans ce sens le mouvement général et faisaient bon marché de la question de Rome. Au contraire, les deux avocats Rewbell, la Réveillère-Lepeaux, voulaient la victoire du principe et celle de la Révolution.