Barras flottait dans cette tempête, et penchait dans ce dernier sens, comme on le vit quand Bonaparte acheta la paix en sacrifiant la république de Venise. Mais tout son entourage, sa cour, ses femmes, l’adorée Madame Tallien, l’adroite Joséphine ne le laissaient pas libre. Elles pesèrent du côté de la réaction, du côté de Rome et de Bonaparte. Barras céda l’ascendant aux amis de la paix et à Carnot ; mais il ne lui pardonna jamais sa propre faiblesse. Il le haït à mort et une fois s’emporta contre lui en termes si extravagants, qu’on put croire qu’il perdait l’esprit.

Ce qui prouve pourtant pour Barras, c’est que les plus sages amis de Carnot même étaient d’opinion contraire à la sienne. Le plus ancien de tous, Prieur (de la Côte-d’Or) lui reprochait d’être trop scrupuleux contre les rétrogrades. Et l’Américain Monroë lui disait : « La France, loin de céder aucune de ses conquêtes, doit partout planter son drapeau. C’est celui de la liberté[29]. »

[29] Mémoires de Carnot, II, 133.

CHAPITRE IV
CAMPAGNE DU TYROL (MARS-AVRIL 97). — BONAPARTE SAUVE L’AUTRICHE A LÉOBEN.

Le traité de Tolentino finissait assez tristement la campagne d’Italie. Pour un argent (promis), on avait oublié la question de principe ; tant de promesses faites d’abolir sinon la papauté, au moins l’inquisition.

Pour compenser l’effet de ce triste traité, on envoya et l’on fit circuler en France vingt mille prisonniers ; on chargea Augereau de porter les drapeaux à Paris. La figure populaire du héros de Castiglione, cette figure d’un enfant loustic du faubourg Saint-Marceau, devait rassurer les patriotes sur les intentions réelles de Bonaparte, et répondre de sa sincérité républicaine. Mais pourrait-il tenir ce qu’il avait promis depuis un an, de passer les Alpes et d’aller à Vienne ? Il en avait une excuse bien légitime dans la saison. Comment se risquer, lorsque l’hiver durait encore, un hiver assez rigoureux ?

Ses partisans, et les journaux, stylés par ses frères et par Joséphine, n’en parlaient qu’avec terreur. Les journalistes sans nouvelles, pour réveiller, exciter l’intérêt (je dis ceci d’après mon père, qui alors imprimait les journaux) avaient un sûr moyen : c’était un accident, une blessure supposée de Bonaparte, ou une chute de cheval, etc. Il devenait l’unique, l’irréparable Bonaparte. Tant d’hommes héroïques, et déjà célèbres, disparaissaient. Lui seul restait en scène.

Cependant, on avait bien vu, dans la seule armée d’Italie, que s’il lui arrivait un malheur, il ne manquerait pas d’hommes qui pussent au besoin succéder. Lui-même, dans ce long entr’acte de plusieurs mois qu’il passa en été au centre de l’Italie, quel lieutenant s’était-il donné ? Masséna. — Augereau, s’il avait le même courage, n’avait ni la tête, ni la solidité de Masséna. Mais il avait eu ce grand moment, cette belle fortune, de relever Bonaparte (défaillant ?) avant Castiglione.

Enfin il y avait un jeune homme qui lui inspirait la plus grande confiance. C’était Joubert, esprit cultivé, tête sereine dans les plus grands périls, général et soldat. C’était un homme grand, délicat, qui n’avait pas la base carrée de Masséna. Mais il s’était lui-même fortifié. Vrai héros de la volonté. Plus tard, on le considéra comme le successeur éventuel de Bonaparte. Lui-même l’estimait tellement, qu’en lui confiant, pour le passage des Alpes, sa droite, qui devait traverser le Tyrol insurgé, il lui écrit[30] : « Si notre division du Tyrol est battue, refoulée sur le Mincio, même jusqu’à Mantoue, Joubert commandera Mantoue, la Lombardie, et tout ce qui est entre l’Oglio et l’Adige. » C’était se remettre à lui pour la retraite possible, la ressource dernière, en cas de malheur.

[30] Correspondance, 13 mars 97.