Il croyait à ce jeune héros plus encore qu’au froid et ferme Kilmaine, qu’il avait laissé au poste de Vérone, pour lui surveiller l’Italie.

Bonaparte suivait, par la nécessité des lieux, la méthode tant reprochée par lui aux Autrichiens, de marcher divisé sur trois routes à la fois. Il avait à sa droite Joubert (et dix-neuf mille hommes), à sa gauche Masséna et sa division (dix ou douze mille hommes). Lui au centre (ayant quarante mille hommes), il marchait avec Bernadotte et les renforts qui lui venaient du Rhin.

Joubert n’eut pas de bonheur. Avançant rapidement par Botzen et Brixen, il battit plusieurs fois les généraux autrichiens, mais il n’en fut pas moins entouré par l’océan tumultuaire et fanatique de l’insurrection du Tyrol. Difficile épreuve de se trouver dans la tempête étourdissante d’un grand peuple, véritable élément qu’on peut repousser, mais qu’on ne voit par moment céder sur un point que pour le retrouver à côté comme une vague partout présente, partout furieuse, aboyante. Par bonheur, Joubert avait d’admirables généraux de cavalerie, Dumas, l’hercule nègre, qui répéta sur un pont le trait d’Horatius Coclès, et l’intrépide Delmas, grand soldat et grand caractère, le seul qui fut ferme au sacre, et qui osa tenir tête en face à Bonaparte et, par un mot terrible, flétrir sa lâcheté pour Rome.

Il était naturel que le nouveau général autrichien, l’archiduc Charles, vînt se jeter dans l’insurrection tyrolienne, qui eût ajouté à son armée une grande force populaire. Mais on ne le lui permit pas. Il eut l’ordre de disputer le centre, le passage du fleuve, puis de défendre à l’est la route de Carinthie, celle de Trieste et de Vienne. Même avant d’avoir reçu ses renforts, il se présenta devant la grande armée de Bonaparte pour l’empêcher de passer le Tagliamento. Il y fut indécis, il fit trop ou trop peu. Il opposa une faible résistance, combattit juste assez pour éprouver une petite défaite, et perdre cinq cents hommes. Il n’empêcha point le passage.

Masséna, pour son compte, avait passé à un autre endroit. Il avait pris alors la droite de Bonaparte qui marchait par les vallées centrales intermédiaires (entre Joubert et Masséna). Ce dernier courait dans les neiges par la route la plus élevée vers Tarwis, point stratégique, important, décisif, recommandé à l’archiduc. Masséna y courait si vite, qu’il y était depuis deux jours quand Bonaparte lui donna l’ordre d’y aller. Bonaparte lui-même, étant au centre, avec ses quarante mille hommes, était hors du péril, ayant sur les hauteurs un tel homme à sa droite.

Pour employer une image grossière, mais expressive, qu’on se figure un chasseur d’ours qui d’abord avait eu un compagnon à gauche, mais il a perdu en chemin ce compagnon (Joubert). Heureusement il a à droite, aux crêtes des montagnes, un autre compagnon, un chien colossal et terrible des Alpes, qui cherche l’ours et qui va l’étrangler.

Ce chien des Alpes est Masséna qui, après sa course foudroyante, était déjà assis à Tarwis, attendait. L’archiduc arriva, montra un grand courage, et s’exposa en vain. Ses soldats de recrues, mêlés (contre l’usage autrichien) de toute nation et de toute langue, n’avaient pas la cohésion ordinaire de leurs armées qui marchent par tribus. Ils furent battus, et le pis, c’est qu’un commandant autrichien, Baïolich, qui n’en sut rien, se précipita là, suivi et poursuivi par la division Augereau (alors Guyeux). Il la fuit, et, dans une gorge affreuse, il se trouve nez à nez avec Masséna. En tête, en queue, c’est l’ennemi. Il est pressé, serré des deux côtés. Infanterie, cavalerie, artillerie, et bagages, tout est amoncelé, et monte l’un sur l’autre. L’archiduc vit en vain en échapper les restes. Ce qui en sauva un assez grand nombre, c’est que beaucoup étaient des gens du pays, des montagnards, fort lestes à se dérober par les précipices. On n’en prit ou tua que trois mille ! N’importe ! la campagne était réellement terminée.

« Léger combat, » dit Bonaparte, avec une envie visible d’atténuer ce succès décisif. De même ailleurs, il fait cette remarque malveillante : « Que la division Masséna (si vaillante et qui lui gagna tant de batailles) commence à se servir de la baïonnette. » Il veut ridiculement faire croire que, jusque-là, elle aimait mieux tirer, et combattait de loin.

Cependant sa jalousie, qui voudrait amoindrir les succès de Masséna, ne s’accorde pas avec le besoin qu’il a de faire valoir à Paris cette campagne pour son avantage personnel et pour émerveiller par l’audace de sa tentative de passer les Alpes en cette saison[31]. « Le combat de Tarwis s’est livré au-dessus des nuages sur une sommité qui domine l’Allemagne et la Dalmatie. Il y avait trois pieds de neige. »

[31] 25 mars. Correspondance, p. 542.