Cette guerre que Bonaparte faisait à travers une saison si rude sur ces hautes montagnes, cette guerre exposée ainsi et habilement exagérée en poétiques images, faisait grelotter Paris, le remplissait d’étonnement, d’admiration, de craintes pour Bonaparte. Il risquait peu. Car aux divisions victorieuses de Masséna et Guyeux (Augereau), il put réunir celle de Sérurier. Celle de Joubert manquait seule, interceptée, assiégée par les Tyroliens. Bonaparte ne savait pas même où il était. Car il écrit le 5 avril à Dombrowski : « Qu’il ait, s’il est possible, des nouvelles de Joubert, et marche à sa rencontre. » Ce qui est singulier, c’est qu’en ce même jour (5 avril), où il dit n’avoir pas de nouvelles de Joubert, il en donne à Paris, et raconte les avantages qu’il a remportés[32].

[32] Correspondance, p. 95, 602.

Le 1er avril, Masséna, vainqueur à Klasenfurth, y faisait entrer Bonaparte. Et le 5, battait à Neumarkt l’archiduc en personne. Ce prince avait choisi une position superbe, l’avait hérissée de canons. Il avait autour de lui son élite, ses huit bataillons de grenadiers. Avec cela, il fut obligé de faire retraite devant la seule division de Masséna.

La Carinthie, ménagée et rassurée par Bonaparte ne s’était pas soulevée comme le Tyrol. C’est un pays, dit-il lui-même, agricole et pacifique. On ne connaît pas assez ces contrées, si peu allemandes, mais slavo-italiennes, qui se lient avec le territoire vénitien.

Au 22 mars, Bernadotte, envoyé à Trieste et aux fameuses mines d’Idria, y trouva du minerai pour plusieurs millions, qui, avec les contributions qu’il levait, permirent à Bonaparte d’envoyer de l’argent aux armées du Rhin. Elles allaient enfin s’ébranler, ces armées nécessiteuses, et si longtemps paralysées. Leurs retards portaient au comble les espérances de Bonaparte et le mettaient dans une véritable fureur d’ambition. Il écrit le 5 mars une lettre hardie, terriblement compromettante, où il se dévoile cyniquement.

L’ancien gouvernement de Venise, qui, pour bien moins, exécuta Carmagnola, eût regardé cette lettre comme indice d’une prochaine usurpation, et se fût défait à coup sûr d’un homme qui désormais, sans masque, courait droit à la tyrannie.

Il écrit audacieusement : « Si le prince Charles commande les deux armées du Rhin et d’Italie, il faut nécessairement qu’il y ait chez nous unité de commandement[33]. » C’est-à-dire que Bonaparte, à la tête de toutes nos armées, commande Moreau et le général Hoche ! A qui ose-t-il écrire cette lettre ? A quelqu’un qui, à coup sûr, ne la montra pas au Directoire, au bon Carnot qui, ayant répondu tant de fois du désintéressement patriotique de Bonaparte, dut rougir de se voir démentir par une telle lettre et sans doute la mit dans sa poche.

[33] Correspondance, I, 547.

Cependant ce qu’il craignait allait se faire, et on allait le précéder en Allemagne. Le gouvernement, par un suprême effort, avait mis les deux grandes armées du Rhin en état de le passer au 18 avril. C’était une élite superbe, héroïque, et, pour la discipline, bien supérieure à l’armée d’Italie. C’était Kléber, Desaix, Championnet, trois noms aimés du peuple autant que du soldat ; c’étaient aussi les braves, le grenadier Lefebvre, le hardi cavalier Richepanse, le jeune et vaillant Ney, qui devait tant grandir.

Bonaparte frémissait de les mettre en partage de la gloire qu’il poursuivait et touchait presque. Celle de porter à l’Autriche le dernier coup et d’assurer la paix. Il écrit le 16 avril une lettre enragée ; oubliant sa dissimulation habituelle, il en vient aux basses injures avec ces grandes armées et ces grands hommes. Il leur reproche de ne pas avoir fait ce qu’il craignait le plus, ce qu’il voudrait bien croire désormais impossible. Voilà cette lettre insultante (16 avril, p. 637) : « Je me suis précipité en Allemagne pour dégager les armées du Rhin. J’ai passé les Alpes, par trois pieds de neige, où personne n’avait passé. Il faut que ces armées n’aient point de sang dans les veines. Je m’en retournerai en Italie. Elles seront accablées. »