Masséna, parti de Léoben le 18 avril au matin, avait pris la route de Vienne. Bonaparte espérait terrifier la cour de l’Empereur, et prévenir le Directoire pour la conclusion de la paix. Peu auparavant il avait écrit à l’archiduc une lettre philanthropique sur les malheurs de la guerre, où il disait : « Si j’avais le bonheur de sauver la vie à un seul homme, j’en serais plus fier que de toute la vaine gloire des batailles. » Cette lettre, si singulière pour un tel prodigueur d’hommes, était assez bien combinée pour faire pleurer le public à Paris.
A Léoben, il traite seul avec Bellegarde, envoyé de l’Empereur ; et il écrit au Directoire : « J’ai signé. Que voulez-vous ? Je n’ai plus que vingt mille hommes. Voilà la Hongrie qui se lève. J’ai appelé votre envoyé Clarke, qui n’est point venu pendant dix jours. » Et il ajoute : « Vous m’aviez donné pleins pouvoirs sur les opérations diplomatiques, et, dans la situation, les préliminaires de paix étaient une opération militaire. » Que signifie cet audacieux galimatias ? Probablement, le Directoire, en envoyant son homme, Clarke, qui le trahit et eut soin de ne pas arriver à temps, avait écrit à Bonaparte qu’au reste, l’envoi de Clarke ne pouvait lui porter ombrage ; que c’était à lui qu’on se fiait ; ou telle autre parole obscure dont il profite effrontément.
Il était sûr qu’en présence de la joie publique, devant Paris enivré de la paix, on n’oserait pas le démentir. Cependant cette chose énorme, qu’un général se fût substitué au Directoire et eût stipulé pour la république, comment serait-elle reçue ? Carnot seul, avec Letourneur qui était son double, l’accepta. Mais Barras en fut indigné, ainsi que Rewbell et la Réveillère-Lepeaux.
Bonaparte était inquiet. Il imagina une chose qui dérouta tout le monde et montre admirablement la profondeur de son astuce. Il envoya le traité par Masséna !
Quoi ! celui pour qui ses bulletins sont si avares de louanges, il lui accorde ce triomphe !
Il en avait besoin. Voulant présenter son traité (ainsi qu’il avait fait pour celui du Piémont) comme l’œuvre commune des généraux, de l’armée, il plaçait cet acte scabreux sous la protection du chef le plus illustre de l’armée, le plus renommé à Paris.
En voyant la simplicité héroïque de Masséna, « l’enfant de la victoire, » on n’oserait pas soupçonner sous la candeur de l’enfant l’astucieuse ambition de Bonaparte.
CHAPITRE V
BONAPARTE DUPÉ PAR L’AUTRICHE QUI LUI FAIT PERDRE SIX MOIS (AVRIL-OCTOBRE 97).
Bonaparte était si impatient qu’au lieu d’écrire d’abord au Directoire, à Paris, qu’il venait de signer la paix, contre toute convenance, il l’écrivit d’abord à Hoche qui entrait à Francfort, afin de l’arrêter et de lui fermer la campagne. Pour excuser un peu cette précipitation inconcevable, il prétend dans sa lettre aux Directeurs qu’on l’avait averti seulement du mouvement de Hoche, et non de celui de Moreau : « J’ai cru la campagne perdue, que nous serions battus les uns après les autres, et j’ai conclu la paix[34]. »
[34] Correspondance, 31 avril, t. II, p. 12.