Étrange assertion, injurieuse pour Hoche, comme si ce grand nom faisait présager des défaites !
Injurieuse pour la partie militaire du Directoire, qui, impatiente de tout brusquer et de tout remettre à Bonaparte, lui aurait caché qu’avec l’armée de Hoche, partait celle de Moreau.
Tout cela paraissait louche. Et mille bruits circulaient, on le voit par ses lettres même : « On avait dit d’abord qu’il était battu au Tyrol[35]. » Et, en effet, son lieutenant Joubert y avait été assiégé, sans pouvoir donner de ses nouvelles. Au 18 mai, il écrit encore à Bernadotte : « Il n’est pas question que je quitte l’armée ; c’est un conte sans fondement, etc. » C’est qu’en effet le Directoire s’apercevait de sa conduite double. Il se mettait tellement à l’aise avec le gouvernement, qu’il ne lui donna pas même avis de sa convention (19 mai 97) avec le Piémont, et pour calmer Barras, la Réveillère-Lepeaux, Rewbell, il dit : « Ce roi est peu de chose, et ce royaume ne pourra continuer. »
[35] Correspondance, 30 avril.
Mais avec tout cela, comment destituer Bonaparte, après une telle campagne, malgré Carnot et Letourneur, qui, avec tout le public, étaient charmés de la paix, faite n’importe comment ? La majorité du Directoire s’y fût perdue certainement, et cela au moment dangereux du grand mouvement électoral.
Les frères de Bonaparte, fort actifs, et tous leurs journalistes, s’extasiaient, ossianisaient sur cette merveille inouïe des Alpes franchies en plein hiver, malgré la grande insurrection, les carabines tyroliennes. « Hélas ! on le tuera, disait-on, et c’est pour cela qu’on l’a envoyé dans cette expédition terrible. » Joséphine en pleurait, et le public se prenait fort à cette donnée romanesque, rebattue, d’un héros exposé par les traîtres aux plus grands dangers. Plus tard, ce fut l’Égypte, où l’on crut que le Directoire voulait le faire périr. Moi-même, j’ai entendu ce conte, qu’on répétait toujours dans ma première enfance.
En mars, on passe très bien les Alpes. Et, sauf les hauts plateaux de l’Engadine, les Alpes orientales ont de la neige alors plutôt que de la glace.
Bonaparte qui se plaignait toujours d’être abandonné, avait reçu un renfort admirable de quinze mille hommes choisis dans les armées du Rhin. Venise armait, il est vrai, ses paysans, ses Esclavons. Ces Barbares, en tuant cent Français dans Vérone, effrayèrent au contraire les Italiens et les firent incliner vers le parti français. Bonaparte tenait une conduite double : d’une part, recommandant à son lieutenant Kilmaine de ne donner ni conseils ni secours aux patriotes italiens ; et, d’autre part, leur envoyant un de ses officiers pour les pousser à la révolte, l’intelligent et rusé Landrieux, que lui-même désavoua bientôt. Au reste, il ne savait, ni lui, ni la partie pacifique du Directoire, ce qu’on ferait. Au 1er février, il proposait encore, pour garder Mantoue, de rendre plutôt Milan aux Autrichiens ! Milan ! la cité la plus républicaine peut-être de toute l’Italie !
Plus tard, à Léoben, lorsque l’Autriche, si affaiblie, ayant perdu en un an cinq armées, recevait du prince Charles le conseil de traiter, quand Masséna laissé à lui-même[36], voyait presque Vienne déjà, ne demandait qu’à avancer, à ce moment, Bonaparte signe, et, par une précipitation singulière, rend à l’Autriche les cinq provinces qu’il lui a déjà prises.
[36] Non sans cavalerie, comme disait Bonaparte, mais avec Dumas, les célèbres cavaliers du Rhin.