Que lui donne l’Autriche, en échange ? Rien. Elle traînera, ajournera les ratifications.

Comment ! lui qui faisait si grand mépris des Italiens et surtout de Venise, il est si impressionné de leur insurrection qu’il se décide à céder tout, à rendre cinq provinces des Alpes ! S’il s’agissait d’un homme moins hasardeux, on dirait que la tête lui a tourné, qu’en voyant l’agitation de ces grandes foules derrière lui, il s’est cru enfermé, perdu dans les montagnes, et qu’il a lâché tout brusquement et sans garantie.

Qu’il ait été si crédule, si facile à tromper, cela semble étonnant, impossible. Je crois bien que son impatience et le désir d’arrêter Hoche qui allait entrer vainqueur en pleine Allemagne put l’aveugler ; mais je crois aussi que la grande élection royaliste qui se faisait alors, et qui semblait donner la France à ce parti, dut faire impression sur lui. Ce qui est sûr, c’est que les modérés durent lui écrire le mot qu’on attribuait au pacifique Carnot : « Voulez-vous donc opprimer l’Empereur ? » Joséphine, directement liée avec les royalistes, alors triomphants par l’élection, dut aussi lui écrire que, « s’il s’obstinait à prendre Vienne, il se fermerait Paris même et se brouillerait pour jamais avec tous les honnêtes gens. »

A ce moment douteux chacun regardait l’avenir.

Moreau, entrant en Allemagne, prit un fourgon autrichien qui contenait les lettres et les avis que le traître Pichegru donnait à l’ennemi. Il les fit déchiffrer. Mais quelqu’un (sa femme sans doute, une Bretonne royaliste) lui dit qu’il serait peu chevaleresque, peu gentilhomme, de livrer Pichegru, son ancien général. Et alors ces papiers furent déchiffrés si lentement qu’ils ne servirent à rien.

Bonaparte avait presque les mêmes ménagements. Ainsi, il arrête (au 1er juin) Entraigues, un agent confidentiel des émigrés, que, d’après les lois d’alors, il pouvait fusiller. Il ne l’envoie point à Paris ; il le garde. Il le traite fort bien, tellement que cet agent, dont le parti triomphait alors au Corps législatif, fait l’insolent. Bonaparte ne le pressait guère pour en tirer quelque chose, et lui demanda d’abord le moins important, certain mémoire qu’il a fait sur la Prusse[37]. Ce n’est qu’au mois de juillet que, mécontent des royalistes, il presse un peu plus Entraigues, l’accuse, livre une lettre qu’il a écrite à un des chefs royalistes de Paris, Barbé-Marbois. Enfin, ce n’est qu’en octobre qu’il remet au Directoire vainqueur tous les papiers d’Entraigues, c’est-à-dire après la révolution de Fructidor, où le Directoire eût pu si utilement employer ces papiers. Lenteur extraordinaire, si étrangement calculée, qu’elle ressemble à la trahison.

[37] Correspondance, t. III, p. 235.

Il se croyait très fort, s’imaginant tromper les deux partis. Mais très visiblement il inclinait à droite et pour le parti du passé[38].

[38] Causant avec madame de Rémusat sur sa campagne d’Italie, il dit : A l’aide de mes ordres du jour, je soutenais le système révolutionnaire ; d’autre part, je ménageais en secret les émigrés, je leur permettais de concevoir quelque espérance… Je devins important et redoutable, et le Directoire, que j’inquiétais, ne pouvait cependant motiver aucun acte d’accusation. (Mém., t. I, p. 272).

Il fut bien étonné, lorsqu’en gardant tant de ménagements pour tout le parti rétrograde, en tenant à Milan près de lui le dangereux Entraigues qui avait leur secret, il voit ce parti même l’attaquer aux Cinq Cents, au sujet de Venise, par le député Dumolard. Il s’étonne, s’indigne, s’aperçoit que les rétrogrades (royalistes, Autrichiens) se sont joués de lui, ne lui savent aucun gré de sa modération pour le pape et l’Empereur. Et sa fureur l’emporte jusqu’à cet aveu ridicule. Il dit précisément ce que nous disons : « Qu’à Léoben, il a sauvé Vienne et l’existence de la maison d’Autriche[39]. »