CHAPITRE II
L’AN MYSTIQUE DE LA RÉACTION. — SAINT-MARTIN. — LE SALUT PAR LES FEMMES.

Ainsi le parti royaliste, vaincu en Vendée et ailleurs, réussit, s’étendit, surtout par les larmes et l’attendrissement.

C’était le secret de ce parti pleureur. Même en ses plus grandes violences, il voulait être plaint et prétendait exciter la pitié.

En 93, il pleurait sur Louis XVI et Marie-Antoinette. De Londres, il inondait l’Europe de gravures pathétiques qui retraçaient l’événement. Puis ce fut Quiberon et tous ses émigrés. Après ce fut Charette, dont on vendait partout le portrait, les reliques.

Une chose à remarquer dans ce grand déluge de pleurs qu’on versait sur l’ancien régime, c’est que ces larmes étaient fort indistinctes. On ne se souvenait plus que ce monde, qu’on pleurait d’ensemble, tant qu’il avait vécu, était étrangement divisé, composé d’éléments hostiles entre eux. On ne se souvenait plus des haines de la noblesse de cour, ni de celle-ci pour les parlementaires. Ces mêmes officiers de marine, aujourd’hui regrettés, c’étaient eux qui par leur arrogance de favoris (à Versailles et près de la Reine), avaient plus que personne provoqué la Révolution.

Chose curieuse ! le présent révolutionnaire apparaissait hétérogène, comme un monde de ruines. Et l’ancien régime, déjà un peu reculé dans le passé, ne montrait plus au souvenir ses contrastes, ses incohérences ; tout cela avait pâli en six ans, et l’on n’y voyait qu’un monde d’harmonies. Tel est l’effet du temps : il se plaît à parer ce qui n’existe plus.

Ajoutez la pitié et ses émotions pour des misères réelles. Tant de gens errant par l’Europe, même en France, et non sans danger, rapportant leurs misères, mendiant, en guenilles, à la porte de leurs châteaux. Cela touchait, bien naturellement. La France, victorieuse, avait presque oublié que ces mêmes hommes avaient été chercher les armées étrangères, les avaient amenées, aidées, et furieusement combattu contre nous.

N’importe ! si eux-mêmes étaient coupables, leurs familles ne l’étaient pas. Les femmes, les enfants d’émigrés intéressaient tout le monde. Les belles du nouveau régime, les charmantes maîtresses des nouveaux enrichis avaient bon cœur, se faisaient une fête de recevoir, de traiter ces familles, modestes et douces alors, qui paraissaient avoir tout oublié. Elles ne gardaient de l’ancien régime que leurs bonnes manières, leur fine langue, toujours exempte des néologismes grossiers de l’époque, leurs façons distinguées sans orgueil, et flatteuses sans servilité. L’esprit de ce monde-là peu étendu, avait la grâce qui manquait tout à fait à la société nouvelle et reposait du chaos qui avait précédé. Le théâtre du temps, ses petits opéras, ses pièces souvent larmoyantes, s’associaient parfaitement à cette disposition.

Un théâtre qui à peine se rouvrait à moitié n’en avait que plus d’attrait mystérieux. A ceux qui se figurent que Bonaparte a rouvert les églises, Grégoire a fort bien dit et montré par les chiffres qu’en 1800, il y en avait quarante mille de rendues au culte. La Révolution, sauf le grave moment de novembre 93, ne les ferma jamais entièrement. Et après ce novembre et les fêtes de la Raison, Robespierre, qui venait de guillotiner la Commune et les apôtres du nouveau culte, sans restaurer l’ancien, lui donna en quelque sorte une protection tacite. Vers sa fête de l’Être suprême, les églises catholiques se rouvrirent à petit bruit, et même non pas à petit bruit : à Saint-André des Arts et à Saint-Jacques, on chantait l’office tout haut, si haut, que M. Daunou, alors prisonnier, entendait et pouvait suivre la messe de sa prison, assez lointaine (Port-Libre ou Port-Royal, aujourd’hui la Maternité).

Ces chants gothiques, qui réveillaient tant de souvenirs d’enfance et de famille, d’un temps d’autant plus cher qu’il semblait disparu à jamais, auront-ils quelque écho dans la littérature ? Rien, certes, alors, ne l’indiquait. M. de Maistre n’avait pas publié ses théories barbares, heureusement pour son parti ; il aurait gâté tout. Chateaubriand, tout plein de dissonances hasardées et grotesques, alors aurait fait rire. Il fallait au monde dévot, pour lui donner l’élan, quelque chose d’original, d’aimable pour la Révolution puissante, qu’on devait ménager encore, de doux comme un chant à voix basse, dont on pût dire également : « J’entends, je n’entends pas. »