Cette sourdine était habilement gardée dans un livre anonyme imprimé à Lyon, écrit à Strasbourg (l’Homme du désir). Ce livre paru en 1790, fut pendant six ans englouti par la tempête du temps.

L’auteur, Saint-Martin, petit gentilhomme, ancien officier d’environ cinquante ans, se présenta, comme élève, à la grande École normale ouverte à la fin de 94. Dans cette école, douze cents élèves, la plupart hommes faits, venaient étudier pour devenir maîtres à leur tour. Ils pouvaient demander des éclaircissements au professeur, même lui faire des objections.

On avait commis l’imprudence de confier l’enseignement de la philosophie au faible et indécis Garat, c’est-à-dire la défense de la libre raison et des principes de la liberté, disons mieux, l’épée même de la Révolution, à la faible main d’une femme, moins qu’une femme, un eunuque.

Saint-Martin, dans une douceur extrême et bien calculée, s’appuie contre Garat, du XVIIIe siècle, du sens moral, reconnu par Rousseau contre Helvétius.

Puis, tout à coup, il ouvre une thèse mystique, biblique, qui sera celle de Bonald : « Pour faire la première langue, il fallut déjà une langue… » Il n’ajoute pas une langue dictée par Dieu, ou inspirée de Dieu. Mais plus tard, dans la brochure où il parle de cette dispute, il rappelle à Garat que son maître Bacon reconnaît, comme source de la science, non seulement la liberté, mais aussi l’illumination.

Le mot est dit, le fossé est franchi. Ce prétendu élève, introduit dans l’école de la libre raison, se démasque et avoue sa maîtresse, l’illumination.

L’Homme du désir fut écrit, pour une dame fort pieuse, chez qui Saint-Martin s’établit un seul mois. Apprenant que son père était malade (à Amboise), il se sépara et partit. Même, après la mort de son père, il ne revit plus jamais la dame. Ainsi, il emporta son inspiration tout entière, et ne s’engouffra pas dans le mysticisme allemand. Il fut, à sa manière, français et révolutionnaire.

Il écarte vigoureusement les anges et visions de Swedenborg, ses trois sens, allégoriques, symboliques. Il dit : « Ne disons pas à l’homme : Croyez en nous, mais : Croyez en vous[41]. »

[41] L’Homme du désir, ch. CLXXXVII, p. 267.

Il est chrétien, puisqu’il croit à la chute de l’homme et à la nécessité de remonter. Mais pour remonter, il n’indique ni la Bible, ni les miracles, mais l’âme uniquement[42].