Ce chaos de victimes, d’hommes inexpérimentés, était certainement moins utile que n’auraient pu l’être des équipages formés et résolus. Mais dans l’éblouissement où était Pitt, et sans doute aussi dans son indifférence hautaine pour la nature humaine, tout cela lui resta fermé. Il empila avec fureur des hommes, de la matière vivante, dans ces cachots flottants. Cachots, parfois sépulcres. Vivants ou morts, on ne distinguait guère. De cette chambre, élue on sait comment, il obtint tout d’abord soixante, quatre-vingt mille matelots ! On s’effraya. Alors, il exigea cent mille. Puis, sans précautions, d’une main froide et au hasard, sans s’inquiéter si son enfer pourrait contenir tout cela, il en engouffra cent dix mille.

Alors, les ténèbres flambèrent. La mer s’illumina. Un formidable cri s’éleva, et tout d’abord s’inscrivit sur les pavillons : La république flottante. Hélas ! ce mot de république, tant oublié depuis Cromwell, et dans tous les temps plats de la maison de Hanovre, qui peut alors bien savoir ce que c’est ? Chose rare et singulière, fort peu anglaise : Ils perdirent le respect, ils mirent leurs officiers aux fers. Maintenant qu’allaient-ils faire ? Remonter la Tamise ? On le croyait, on construisait des batteries pour les arrêter au passage. Et s’ils passaient, qu’auraient-ils fait, ces diables égarés, demi-fous ? Ils auraient fort bien pu brûler Londres, comme au temps du Complot papiste. La Banque défaillit de frayeur, et la Bourse tomba à cinquante pour cent. C’est justement l’excès d’effroi qui soutint Pitt. Ses adversaires votèrent pour lui et lui accordèrent tout. La Banque fut dispensée de payer, sinon en billets. Les créanciers de l’État furent très braves à force de peur, firent tout ce qu’on voulait, agirent comme un seul homme. On attrapa, on désarma la foule, lui accordant toutes ses demandes, comme paye et comme nourriture. Force pardons surtout. Puis on pendit les chefs et tout rentra dans le devoir (juin 97).

Dans cette terrible aventure qui, il est vrai, dura peu, Pitt eut ce grand bonheur que le gouvernement français n’existait pas, pour ainsi dire, était paralytique. Cette leçon ne fut pas perdue. Par des moyens désespérés, et surtout par un déluge immense, épouvantable, d’or, d’argent, on prépara, on hâta, à Paris, en France, la grande trahison royaliste. Pendant que, de l’Est, du Midi, Pichegru venait avec les Francs-Comtois et les Lyonnais, de la Vendée, de la Bretagne, qui paraissaient dormir, vinrent les brigands, les amis de Charette, avec leurs ceintures pleines d’or.

Les Autrichiens eussent aimé mieux peut-être que le mouvement n’eût lieu que quand la mauvaise saison allait rendre la guerre impossible. Mais les Anglais étaient pressés, après cette grande panique ; ils voulaient se remettre le cœur par le naufrage de la France.

CHAPITRE VII
LA FAUSSE ÉLECTION DE 97. — MORT DE BABEUF (26 MAI).

L’indulgence excessive des procès royalistes, les fusillades atroces des procès jacobins, montrèrent suffisamment au parti monarchique qu’il pouvait tout oser, et que, quoi qu’il osât, on ne punirait que ses adversaires.

Cela commença par des farces, des amusements de jeunes gens, qui, la nuit, abattaient les arbres de liberté. Puis ils trouvèrent plus gai d’en prévenir l’autorité insolemment. Alors, on osa davantage ; on s’amusa, la nuit, à arrêter les diligences. Histoire de rire. Mais quand elles étaient chargées de l’argent des impositions, on le prenait. Histoire de rire. D’ailleurs, n’était-ce pas l’argent du roi ? Des fonctionnaires mal appris qui réprouvaient ces choses furent poignardés. On s’amusait aussi à tirer des coups de fusil aux acquéreurs de biens nationaux. Ceux qui tirent sont pris, jugés, absous. Les tribunaux ont peur, et les acquéreurs patriotes sont traités comme des bêtes fauves.

Un courageux juge de paix osait commencer des poursuites contre les royalistes. Mais c’est lui que l’on met en jugement.

Partout les prêtres réfractaires prêchent le meurtre, les vengeances. Ils organisent deux petites Vendées, au Vivarais et aux Alpes-Maritimes, et guident les bandes sauvages des barbets.

La guerre civile est imminente. C’est alors que Boissy d’Anglas, toujours sous son impression de Prairial, et craignant une jacquerie jacobine, obtint pour son département, l’Ardèche, qu’on y fît venir de Marseille le général Willot accusé justement comme traître par l’armée d’Italie ; il arrive, pour porter secours aux royalistes triomphants. Le long du Rhône, grâce à lui, ils eussent massacré à leur aise les républicains. Heureusement, la Drôme, un département vigoureux, coupa l’horrible chaîne qui, de Marseille, allait s’étendre à Lyon.