Au 30 décembre, dans sa situation flottante, il ne se montra pas moins à l’Europe dans une scène vraiment triomphale, pour recevoir les drapeaux d’Arcole qu’envoyait Bonaparte. Les ambassadeurs d’Espagne et des États-Unis, ceux de Sardaigne et de Tunis assistaient à cette scène. Le président était Barras. Mais le vrai roi, en quelque sorte, était Carnot, ce protecteur constant, zélé de Bonaparte, qui en tout l’avait assisté, qui, à ce moment même, détachait de l’armée du Rhin vingt mille hommes d’élite pour l’aider dans l’expédition du Tyrol. Carnot et Bonaparte étaient en ce moment l’unique objet de l’attention. Le premier, dirigeant une guerre heureuse, et si doux au dedans, indulgent pour les royalistes, était au comble de la faveur publique.
On regardait les Alpes neigeuses, on calculait les chances de cette expédition romanesque, improbable.
Les royalistes en quatre mois, jusqu’en mai, avaient bien le temps de machiner l’élection, de préparer, monter leur coup.
CHAPITRE VI
CRISE SUPRÊME DE L’ANGLETERRE. — RÉVOLTE DE LA FLOTTE, MAI 97.
Il est constant que, depuis Léoben et la nouvelle élection de tiers (250 députés), le Directoire se trouva effroyablement pauvre, dépourvu de tout moyen d’action. Les contes qu’on faisait de Barras et de sa folle cour en étaient le prétexte. Mais, en réalité, il y avait un projet fixe, formé, avoué, d’affamer le gouvernement, en lui ôtant tout maniement de fonds. La loi passa aux Cinq cents, et elle aurait passé aux Anciens, sans Dupont de Nemours, un royaliste, mais enfin un Français, qui trouva monstrueux de désarmer l’État dans un moment si grave. Eh bien, malgré le refus des Anciens, les commis de la Trésorerie, rois absolus et traîtres royalistes, s’assirent solidement sur la caisse, même après Fructidor, et firent manquer l’expédition d’Irlande, la séparant habilement, donnant de l’argent pour Humbert et pour douze cents hommes, mais refusant l’argent des douze mille hommes, qui, avec Saladin, allaient rejoindre Humbert.
Cette royauté des bureaux, qui, déjà sous Carnot avait longuement retardé le passage du Rhin en mai, tint la France désarmée au moment où un événement unique ouvrait l’Angleterre à ses ennemis.
Je ne suis pas l’ennemi de ce grand peuple, et j’ai souvent remercié le ciel de ce que cette ruche immense de travail, d’industrie, n’avait pas été bouleversée par la barbare expédition que préparait notre tyran en 1805. Cependant, en voyant la guerre d’argent que Pitt, croisant les bras et sans bouger, nous faisait par nos traîtres en 97, on ne peut s’empêcher de regretter que cette honte alors n’ait pas fini.
Un événement terrible eut lieu en mai 97 qui semblait la fin de la fin, et comme le jugement dernier pour la nouvelle Carthage. On eut, une nuit, sur la côte et jusque dans la Tamise, un spectacle terrible, et bien plus effrayant que toutes les visions apocalyptiques d’Ézéchiel. Les trois immenses flottes qui gardaient l’Angleterre, celle de Portsmouth, Plymouth, et une autre encore dans le Nord, ces citadelles flottantes de la Grande Bretagne, obscures la nuit, muettes comme des corps de naufragés, tout à coup prennent voix, s’illuminent bizarrement par des torches mouvantes… Qu’est-ce ceci ? C’est une éruption, et bien autre que celles de l’Etna… La Flotte est révoltée. Ce qui faisait jusqu’ici la défense, la sécurité, c’est maintenant le péril. Quel péril ? un enfer déchaîné. Et un enfer bizarre et tout artificiel.
La nature n’aurait jamais fait cette tourbe, cette écume épouvantable, un peuple de maudits. L’homme seul pouvait faire un tel monstre. L’Angleterre, en déclamant fort contre la Terreur française, avait fait sur la mer un 93 permanent. Malgré toutes les phrases qu’on a dites sur la presse des matelots, il est sûr que les habitudes effroyables de la traite des nègres (surtout depuis cent ans, depuis le traité de l’Assiento), avaient créé, même pour les blancs, une férocité indicible. A peine les côtes de Guinée purent-elles jamais offrir de scènes plus barbares et plus démoniaques que ce qu’on voyait chaque nuit dans les ruelles qui mènent à la Tamise. Des hommes, à moitié ivres, qu’on prenait n’importe comment, au filet, au lazzo, et qu’on traînait presque étranglés jusqu’à la barque fatale, où meurtris et sanglants sous les gourdins, on les précipitait, ne bougeant plus et comme morts. De là, avec d’autres sévices, traînés au vaisseau noir, où on les précipitait à fond de cale, sans air et sans lumière, dans un tartare immonde. Quelques vieux romans de ce temps ont peint cela, mais non jusqu’au bout, grâce à Dieu. Au reste, les figures de damnés qu’on a encore, même de grands marins anglais, font un parfait contraste avec les figures grossières, mais calmes, empreintes de bonhomie, de ceux de la Hollande. Comparez Nelson et Ruyter.
Ce n’était pas une petite affaire que de tenir ces enfers bien fermés, et ces foules furieuses qui, si elles n’étaient enchaînées, restaient toujours sous l’effroi de terribles supplices, ne travaillant, ne manœuvrant que sous la gueule des pistolets. Horrible effort d’entasser dans ces cales tant de désespoirs, de blasphèmes, la fureur de tant de damnés.