C’était bien leur vrai jeu. Et ils l’auraient joué, si l’Angleterre pressée, ne les avait peut-être forcés d’agir trop tôt, sans attendre.

Ils s’adressèrent à ce pantin Malo qui, en chemise, avait sabré les Babouvistes. Malo saisit aussi cette chance d’avancement, fit bonne mine aux royalistes, les attira, et les fit arrêter chez lui. La chose était publique, et le ministre Cochon ne put faire autrement que de lui laisser son cours (janvier 97).

Mais Cochon trouva là bien plus qu’il ne voulait trouver. Indépendamment des dépositions de l’abbé Brottier et autres, qui présentaient les choses comme des projets sans conséquence, un certain épicier Dunan, qui réellement s’appelait Duverne de Presle, eut peur, avoua tout, donna au Directoire l’idée complète de l’affaire, expliqua sans détour le plan concerté avec les Anglais. On avait décidé depuis deux ans qu’on ne ferait plus d’entreprises partielles, plus de tentative de détails toujours avortées, mais un complot d’ensemble, suivi sur le même plan. La déroute des chefs vendéens y servait plutôt que d’y nuire. Ces forces, indisciplinables jusque-là, devaient désormais se plier à l’unité de vues, d’efforts.

Ce plan répondait parfaitement à la parole de Burke, longtemps incomprise de Pitt : « On ne viendra jamais à bout de la France que par la France. »

Dunan disait : « C’est par la constitution même que nous trouverons les moyens de ruiner la constitution. Pour cela il faut s’emparer des élections, forcer les royalistes d’aller aux assemblées primaires en se concertant dans leur choix, faire voter dans le même sens les indifférents qui veulent moins tel gouvernement que l’ordre et le respect de la propriété.

« Les compagnies royalistes que l’on armera sous les couleurs républicaines n’auront pour but ostensible que de s’opposer à tout ce qui peut gêner la liberté d’élections. Avec ce mot, on se rendra maître des assemblées primaires. L’agent anglais en Suisse, M. Wickam, fournira les fonds nécessaires.

« Nous avons eu le plan de descente en Irlande, et le rapport de Carnot sur ce plan. Dès le mois de juin 96, des membres du Corps législatif se sont offerts au roi, mais ils voulaient ne lui donner que le pouvoir exécutif sans changer la constitution même.

« Si l’on publie mon rapport, ajoute Dunan, les royalistes vont rentrer en terre, mais d’autres proposeront, à Londres, d’appuyer les jacobins qui, ramenant la Terreur, feront d’autant plus désirer le roi. »

Cette dernière menace, un peu vaine, mais habile, semble avoir pétrifié le Directoire ; Babeuf et Darthé vivaient encore à Vendôme, à la date des élections, pour paralyser le gouvernement. Les conspirateurs royalistes, condamnés à mort, furent graciés pour ainsi dire, n’eurent que des peines d’une douceur étrange ; au même moment l’on innocentait les contumaces de Vendémiaire qui, depuis plus de dix-huit mois, se promenaient, se montraient, piaffaient dans Paris.

Cochon restait à la police. Il avait prouvé sa sûreté, sa fidélité, en saisissant en une année les deux complots en sens inverse des Jacobins et des royalistes. Cela semble avoir tranquillisé le Directoire, qui parut dès lors endormi.