Le père de Carnot[52] eut dix-huit enfants. Fort estimé, il était juge de la plupart des seigneuries des environs. Cela devait lui donner une grande autorité dans le pays, mais aussi devait le tenir fort dépendant de tous ces personnages. Il faut une grande force de caractère pour se garder soi-même dans cette position.

[52] Mémoires, t. I., p. 64.

Telle était la situation d’une bonne partie des députés de nos assemblées. Beaucoup étaient clients et gens d’affaires des seigneurs, du clergé. Cela créait des habitudes invariablement liées aux souvenirs de l’ancien régime, dont ces légistes exerçaient seuls en toute chose le pouvoir réel, l’action.

Carnot, envoyé à Paris pour étudier, ne tomba pas dans le dévergondage d’esprit et de lectures où nous avons vu Bonaparte.

Il n’avait pas un Marbeuf pour le protéger. Son protecteur naturel aurait été le duc d’Aumont, seigneur de son village et qui, sous Louis XV, était premier gentilhomme de la chambre du roi. Cette grande maison, riche de tant de seigneuries, avait à Paris, pour administrateur et principal agent, une dame fort entendue et sage (madame Delorme). Tout naturellement elle s’intéressa au jeune Carnot, laissé seul sur le pavé d’une telle ville, dans une pension qui préparait aux examens de jeunes officiers. Rien ne fut plus heureux que ce patronage pour le jeune Bourguignon, fort sensible, qui eût pu tomber dans mille écarts. Ce jeune mathématicien était poète, même auteur érotique ; on lui attribue, non sans vraisemblance, neuf volumes imprimés de correspondance amoureuse.

Carnot avait bon cœur. Loin de cacher ou d’oublier le rapport de clientèle où sa famille était à l’égard du duc d’Aumont, il saisit plus tard l’occasion de rendre à cette famille un service signalé.

Mais sa vive reconnaissance était pour sa Minerve, cette dame prudente qui, à Paris, l’avait si bien gardé. Il l’invitait souvent à sa table au Luxembourg[53]. Et peut-être était-ce pour elle et quelques autres amis de même opinion, qu’il avait, dans ces dîners, l’attention d’avoir, certains jours, des plats maigres pour ne pas les contrarier[54].

[53] Nous dit M. Carnot, le fils, t. I, p. 84.

[54] Mémoires, t. II.

La maternité adoptive, ce lien délicat qu’on n’a jamais encore suffisamment décrit, analysé, n’en a pas moins une grande force. Et madame Delorme, alors âgée, prudente et expérimentée, put agir indirectement pour son parti plus qu’on ne supposait. Elle avait pour auxiliaire le sentiment de Carnot même, qui croyait que les royalistes seraient patients, éviteraient toute violence, comptant sur les élections.