Plusieurs, même des jeunes alors avaient soixante-dix ans. Après 93, et surtout, après l’horrible émotion de Prairial, beaucoup restèrent nerveux et indécis. Même des natures honnêtes et élevées gardèrent des impressions qui les faussaient et les faisaient varier. Boissy d’Anglas garda toujours la vision du jour épouvantable où le monstre hurlant à mille têtes, le pâle spectre de la faim, approcha de ses yeux la tête sanglante de Féraud. Ces souvenirs, sans le rendre traître à la république, lui faisaient malgré lui descendre certaine pente vers la monarchie.
Cet homme honnête et justement considéré pour sa loyauté, était fort prudent, hésitant comme on l’était dans les familles protestantes. Membre de la Convention, il se montra fort variable lors du procès de Louis XVI, se cacha, et revint siéger en 94 dans le centre. Il loua Robespierre, qui alors rassurait le centre contre la Montagne. Sous le Directoire, président des Cinq-Cents, et au premier rang dans la considération publique, ses souvenirs de Prairial le faisaient quelquefois faiblir. Ainsi, en 96, lorsque les républicains de la Drôme essayaient de résister aux royalistes, d’arrêter leurs progrès sur le Rhône, une malheureuse idée d’équilibre égara Boissy, et il obtint que le général Willot fût appelé de Marseille en Ardèche. Ce Willot était depuis longtemps accusé par l’armée d’Italie comme un traître et un royaliste, ami et protecteur des assassins du Midi.
Cette bévue de Boissy d’Anglas, si funeste, et ses tendances instinctives pour le royalisme modéré, tel que, jeune, il l’avait exposé dans son Éloge de Malesherbes, ne peuvent le faire confondre avec les traîtres que contenait l’Assemblée, un Dandré, par exemple, distributeur connu de l’or anglais, que Wickam envoyait de Bâle. Mais il est très probable que Boissy, comme une infinité de députés, et, en général, les Français fatigués par la Révolution, comme MM. Necker, Garat, etc., croyait que la république et la monarchie tempérée se valaient et pouvaient être des gouvernements également libres. On revenait à Montesquieu, et aux idées si fausses qu’il a données sur la constitution anglaise.
Dans cet état flottant, on pouvait présumer que beaucoup d’hommes, jusque-là partisans assez sincères de la constitution républicaine de l’an III (qui faisait électeur tout propriétaire, et même tout locataire d’un fort petit loyer), n’étaient pas loin de penser à la monarchie constitutionnelle ou à une république monarchique. Le modéré Thibaudeau, qu’on appelait la barre de fer pour sa fixité à défendre la constitution de l’an III, n’en fut pas moins des premiers à mollir pour le consulat, ainsi que Doulcet de Pontécoulant, l’ancien protecteur de Bonaparte, et avec lui une infinité d’autres.
Même des royalistes zélés et invétérés, comme les avocats Siméon, Portalis, comme Barbé-Marbois, intendant de Saint-Domingue, consciencieux et sévère travailleur, mêlaient à leur royalisme des aspirations libérales qu’ils ne laissèrent échapper qu’à la fin de leur vie, quand triompha le royalisme.
L’indécision existait au Directoire même. Barras, occupé de plaisirs, avait des relations de parti avec les jacobins des faubourgs, des relations de plaisir avec les royalistes, les agioteurs, toutes sortes de gens. Rewbell, excellent directeur, entrait dans beaucoup de détails, faisait beaucoup d’affaires et bien. La Réveillère, longtemps caché sous la Terreur, avait pris des habitudes de solitude et d’étude scientifique qui allaient peu avec le gouvernement.
Carnot et Letourneur, les deux ingénieurs, s’occupaient seuls de la guerre, et par occasion de la diplomatie. Honnêtes gens, mais trop liés à l’esprit de l’ancien régime par le corps du génie auquel ils appartenaient, et encore plus par leur éducation aristocratique et monarchique, qui se réveillait en eux avec une force d’autant plus grande qu’elle avait été durement comprimée, cachée sous la Terreur.
Les Carnot, comme les Bonaparte, étaient d’une famille de notaires établis depuis plusieurs générations à Nolay, près Autun, dans cette partie sévère de la Bourgogne qui ressemble si peu à l’autre. Là, beaucoup de dévotion, de pèlerinages, d’ermitages. La sœur aînée de Carnot, supérieure d’un hôpital, semble avoir été une sainte.
Carnot reçut son éducation des prêtres à Autun, où passa aussi Bonaparte avant Brienne. Carnot resta plus longtemps que Bonaparte sous la discipline ecclésiastique, ne la quitta qu’à dix-sept ans, pour être envoyé à Paris.
Une chose assez curieuse, c’est que de même que les Bonaparte mettaient leur orgueil à être petits-neveux d’un saint du moyen âge, d’un capucin célèbre, les Carnot étaient parents (si le mot ne trompe pas) du père Hilarion Carnot, historien de l’ordre de Saint-François et de plusieurs livres mystiques.