Le Directoire, généralement humain, fut poussé certainement par la panique, par ce tourbillon de colère. La peur est impatiente, elle lui enjoignait de sévir sur-le-champ. Et alors il fit une chose insensée et inexplicable. Les gens pris à Grenelle furent jugés sur-le-champ par une commission militaire, tandis que Babeuf et ceux qu’on disait être les chefs du mouvement restèrent presque un an à Vendôme, devant la haute cour, attendant leur jugement.
On était si pressé, qu’à ces cent trente-deux accusés on ne voulait donner qu’un défenseur. Camus, au Corps législatif, empêcha cette barbarie.
La commission qui siégeait au Temple, sur quarante-deux, en adjugea d’abord treize à la mort, qui furent fusillés à Grenelle. Puis en septembre, octobre, il y eut encore trois exécutions, de quatre, de neuf, de six, dans les neuf il y avait trois anciens députés de la Montagne, il y avait ce riche et généreux Bertrand, de Lyon, qui fut peut-être le principal apôtre du grand partage universel.
Ainsi, de mai, en octobre, les exécutions continuèrent, sans que l’on s’avisât que la confrontation de ces accusés de Paris avec ceux de Vendôme était indispensable pour l’un et pour l’autre procès.
On les gardait comme un épouvantail, utile avant l’élection. Dans le jeune Darthé, obstiné au silence, on avait la menace du terrorisme sanguinaire. Babeuf parlait, prouvait qu’il n’avait fait qu’écrire, mais orgueilleusement menaçait d’un peuple immense, qui, disait-il, le suivait, était avec lui.
CHAPITRE V
LES MODÉRÉS ET INDÉCIS, CARNOT, ETC. — INDULGENCE POUR LE GRAND COMPLOT ROYALISTE, 1797.
Il ne faudrait pas croire que ces sévérités excessives de la justice militaire fussent un acte du gouvernement, le fait du Directoire. Les Directeurs étaient fort modérés, la plupart philanthropes. Ce fut plutôt le fait sauvage de l’étourdissement, de la panique générale.
L’air du temps n’était nullement à la cruauté. Plus d’opinion tranchée et violemment fanatique. Il n’y avait réellement que deux grands partis fort excités l’un contre l’autre, les acquéreurs de biens nationaux qui étaient ou qui se croyaient patriotes, et les royalistes rentrés qui réclamaient avec fureur pour des biens que beaucoup d’entre eux n’avaient eus jamais. J’ai connu un de ces furieux aristocrates, hardi, très capable de tout pour le triomphe de la noblesse : c’était un garçon serrurier.
Ce qui dominait réellement dans l’immense majorité, c’étaient les indécis, les neutres, souvent de très bonne foi. Garat conte qu’en Fructidor, Suard passant par la Suisse[51], M. Necker lui montra le projet de son dernier ouvrage où, dans un même volume, il exposait deux plans, le premier d’une république, le second d’une monarchie, toutes deux également bonnes, également libres, disait-il, et soumises aux lois éternelles du véritable ordre social. Necker lui-même était ravi de cette idée et s’écriait : Le bel âge pour écrire que soixante-dix ans !
[51] Garat, Mémoires de Suard, t. II, sub fine.