On prétendait (à tort peut-être) que Carnot avait dit un mot fâcheux : « Avec les royalistes, il suffit de montrer l’épée. Avec les jacobins, il faut frapper et l’enfoncer. »

Ce mot était le meilleur certificat que les royalistes pussent avoir pour les élections, comme amis de l’ordre auquel toute la France aspirait. Comment croire que Carnot n’ait pas lu le terrible Mémoire de Fréron, et toutes les preuves qu’il donne des massacres royalistes du Midi ? comment croire que ces drames atroces n’étaient pas parvenus à ses oreilles ? N’importe. On tenait à prouver à lui, au Directoire que les jacobins massacrés étaient les massacreurs, et que c’étaient eux seuls qu’il fallait frapper.

C’est ce que fit l’ingénieuse police du temps. Pendant que Babeuf enfermé ne bougeait, restait là comme un épouvantail utile aux élections royalistes de l’année suivante, beaucoup de jacobins, de Babouvistes étaient libres, impatients d’agir, et prêts, par leurs étourderies, à se perdre, à servir merveilleusement les projets de la police.

On sut que les impatients des faubourgs espéraient l’assistance des quelques soldats mécontents du camp de Grenelle. Et la police y prépara visiblement ce qu’on appelle une souricière.

La Réveillère, alors président du Directoire, n’en fut pas averti[50]. Cochon dit la chose à son patron Carnot. Car celui-ci, le matin même, avertit paternellement un enfant qui l’intéressait, le jeune Lepelletier Saint-Fargeau, de ne pas aller à cette échauffourée.

[50] Voy. ses Mémoires en août 96.

La Réveillère, était à Paris, quoi qu’en dise Carnot, et ne pouvait même s’absenter ; car, comme président, il devait à toute heure donner des signatures. Mais Cochon garda le secret pour Carnot, voulant que seul il eût la gloire d’avoir défendu l’ordre et sauvé la société.

Tout était préparé. La colonne insurgée, voyant le Luxembourg bien gardé et en armes, passa devant, se dirigea vers Grenelle. Les soldats ne bougèrent. Alors quelques insurgés des plus crédules, fort mal armés, se laissèrent conduire à la tente d’un officier qui, disait-on, était des leurs, le colonel Malo. Celui-ci, pour faire croire que tout cela n’était pas préparé, attendait armé jusqu’aux dents, mais en chemise, comme un homme surpris qui n’a pas le temps de s’habiller. Au moment, il s’élance, tel quel, saute à cheval, et le sabre à la main, les poursuit, fait tirer sur eux. On en couche par terre un grand nombre ; plusieurs se jettent dans la Seine et se noient. Le reste est fait prisonnier (28-29 août 96).

Dans ce coup de filet on prit ce qu’on trouvait. Ils étaient cent trente-deux de toute nuance. Plusieurs, disait-on, étaient royalistes. Et, pour augmenter la confusion, on prétendait qu’un directeur, Barras, les avait lui-même encouragés.

Ce qu’on avait prévu arriva ; c’est qu’en cette nuit de contradictions, Paris reçut à la tête un violent coup électrique de peur et de fureur ; cette population, plus douce que celle de bien des grandes villes, est sujette à ces accès nerveux. Les uns sont des ouvriers qui tremblent que le travail n’arrête ; les autres des marchands inquiets de leurs billets et de la fin du mois ; les autres des propriétaires craintifs, et moins encore peut-être pour la vie que pour la chère propriété.