Le ministère de la police venait d’être créé. Cette jeune police, selon l’usage de toutes les polices, avait été ravie de faire son entrée par une belle découverte, ce grand coup de surprise qui faisait dire : « Que serait devenu Paris, la France, si la police n’eût veillé ? »

On ne discuta rien. On crut. Et l’effet fut si assommant pour Paris que, dix ans après, dans mon enfance, on s’en souvenait encore. C’était un prairial gigantesque qu’on avait craint, une Babel immense. Chacun crut avoir un gouffre sous ses pieds. Au moment où la loi créait des millions de propriétaires, la propriété, ce semble, ne pouvait que se rassurer. Ce fut tout le contraire. Ces nouveaux propriétaires, qui, en grand nombre, étaient hier des jacobins, furent plus effrayés que les autres, s’accrochèrent, du cœur et des mains, à leur propriété nouvelle. Et dans leur terrible effroi des théories de partage que l’on prêtait à Babeuf, se tinrent fermes à côté du gouvernement.

Babeuf fut tout à coup si délaissé, si solitaire, un tel objet de terreur, qu’on n’avait guère à craindre.

Ainsi Paris, à cinquante lieues de la Vendée, ne s’était pas ému de ces torrents de sang, de ces affreux combats. Le récit trop véridique de Fréron, ces terribles procès-verbaux des crimes royalistes du Midi avaient fait peu d’impression ! Et cette panique de Babeuf, ce partage impossible, avait saisi d’horreur, et fait frissonner tout le monde !

Quand la police fut créée, on la donna d’abord à Merlin, le célèbre jurisconsulte de la Convention. Mais bientôt on représenta aux Directeurs que la police, mise ainsi dans les mains odieuses qui avaient écrit la loi des suspects, aurait trop l’air d’un instrument de tyrannie. Et l’on présenta à Carnot un tout petit homme, fort doux et fin (malgré son nom grotesque), Cochon de l’Apparent. Cet homme avait une bonne réputation de modéré ; mais cette modération inclinait tellement à droite, du côté royaliste que ce parti, presque vainqueur en Fructidor et qui croyait changer les ministres, eût gardé Cochon de l’Apparent. Sa nomination à la police, un ministère de si haute confiance, encouragea les royalistes.

Un jour, un militaire, nommé Grisel, annonce qu’il a à révéler un grand secret. Cochon était trop fin pour accepter la commission suspecte de transmettre la révélation. Il l’adressa au Directoire même, à Carnot et à trois autres directeurs. Il s’agissait d’un complot jacobin. On le cacha au seul Barras, qu’on suspectait parce qu’il avait gardé des relations avec le faubourg Saint-Antoine. La révélation était celle-ci : que le club du Panthéon, qu’on venait de fermer, s’assemblait maintenant au jardin Geneviève, avec ses deux nuances : robespierriste et chaumettiste. Duplay avec Babeuf, Bertrand, etc. Cette révélation aurait paru peu importante, si Grisel ne l’avait ornée des noms de patriotes qui, dans leurs journaux, faisaient la guerre au Directoire, les grands noms d’Antonelle et de Robert Lindet.

Avec cette addition, cela prit fort. Les Directeurs y virent l’occasion de se débarrasser une bonne fois de ces noms respectés de gens qui auraient pu être leurs successeurs, ils crurent au grand complot, monstrueux, qui mettait ensemble les nuances les plus diverses. C’était tout un poème. Le 10 mai, on en prend plusieurs et leurs papiers. Mais ces papiers n’apprennent rien. Rien que des rêves vagues des révolutions en projet. Quel dommage ! voilà le grand poème par terre.


Paris, dans ce moment, subissait une grande crise financière. Aux assignats, décrédités au dernier point, on substitua les mandats. Opération mal faite qui ne profita qu’aux agioteurs. Le gouvernement fut ravi de voir l’attention violemment détournée vers Babeuf et par l’épouvantail terrible de ce partage universel dont on parlait sans cesse, et dont on frémissait. Le corps législatif s’était montré si crédule à ces bruits terribles, que dès le premier jour et sans information, il chassa de Paris une masse de gens, nullement compromis, mais qui, par leur situation malheureuse, pouvaient être tentés de se compromettre : les fonctionnaires destitués, les militaires hors de service, et les ex-conventionnels.

Cette mesure était extrêmement favorable aux royalistes, dont on chassait les ennemis. Si le procès durait, si l’ombre fantastique du partage universel et de l’abolition de la propriété occupait quelques mois la France, et l’obscurcissait de ténèbres en quelque sorte, on pouvait croire que l’élection prochaine d’un tiers de l’Assemblée serait toute pour les royalistes et pour les prétendus amis de l’ordre. Sous prétexte qu’un député, Drouet, se trouvait dans les accusés, on chargea du procès un tribunal exceptionnel, une haute cour, hors de Paris, à Vendôme, et qui mit une année pour instruire le procès de Babeuf, c’est-à-dire le fit traîner jusqu’aux élections.