Dans leur fanatisme étourdi, ces jacobins, ivres de l’idéal, voulaient tenter la grande expérience d’appeler leurs ennemis au vote, c’est-à-dire de leur mettre aux mains un poignard contre la république, en leur disant : « La France votre mère vous donne un instrument de mort ; pouvez-vous l’employer contre elle ? »
Grande poésie ! mais parfaitement folle. Elle alla au cœur de Babeuf. Il ne douta pas que ces paysans à qui la république allait donner la terre, ne fussent convertis tout à coup, et métamorphosés en hommes, en excellents républicains.
Il croyait voir que la propriété, alors si volatile, vendue à si vil prix, divisée, puis vendue de nouveau par les agioteurs, n’existait presque pas et n’était plus qu’un jeu de hasard et de bourse[49]. Il fallait, disait-il, que l’État intervînt et finît ce jeu, en distribuant la terre de France aux paysans qui l’avaient défendue. Mais comment l’État ferait-il cette révolution sans revenir aux moyens de terreur ? Là triomphaient les Robespierristes. Ils firent avouer à Babeuf, jusque-là ennemi du sang, que Robespierre avait raison dans ses sévérités contre les indulgents et la vague philanthropie de Chaumette.
[49] Une image hideuse, mais qui peut faire bien comprendre ! Quand sous les tropiques tombe un grand animal, par exemple un éléphant, on ne tarde pas à voir les noires légions de fourmis et autres insectes qui s’en emparent, le dissèquent et rendent cette masse énorme à la circulation générale. Tout en engraissant les insectes, la masse ne passe pas moins à l’air, à la terre, aux éléments qui vont la rendre utile.
Quoique la propriété dans cette opération de démembrement et de transmigration laissât souvent une part forte aux insectes, je veux dire aux spéculateurs, il faut pourtant reconnaître qu’en grande majorité elle tomba aux mains utiles des familles rurales qui avaient à la terre un double droit. D’abord en la défendant contre l’étranger, elles l’avaient achetée de leur sang. Ensuite, par leur travail immense, persévérant, elles la tiraient de l’état de stérilité où l’avaient laissée les grands propriétaires (voy. A. Young, sur les Turenne), ou la négligence des petits nobliaux (A. Young, sur les Chateaubriand). C’est précisément ce qui arriva.
Ainsi, Babeuf, dans cet entraînement sauvage de logique, se laissa mener loin, loua son ennemi Robespierre, renia son maître Chaumette, avoua que la mort de Chaumette était juste !
A ce moment, qui fut comme sa chute, il fut frappé.
Arrêté, convaincu d’être avec les Terroristes, et dans les mêmes complots.
Dans ses prisons, il avait été enfermé avec eux ; il avait vu Duplay, l’hôte de Robespierre, et d’autres. Il les avait trouvés d’excellents citoyens. Il avait vu à Arras un certain Germain, officier de vingt-deux ans, plein d’esprit, de talent, d’éloquence. Et, à Paris, dans une de ses fuites, il avait été caché dans l’église déserte de l’Assomption par le patriote Darthé, vaillant et impitoyable compagnon de Lebon dans sa mission du Nord, qui fit couler à flots le sang, mais qui paralysa les menées des royalistes et fit avorter leur entente avec les Autrichiens et sauva la France peut-être.
L’assemblée du jardin Geneviève, ce pêle-mêle de communistes et de terroristes, fut saisie le 10 mai 96, le jour même du combat de Lodi. Bonne nouvelle pour Bonaparte, qui dès lors trama, dit-il lui-même, contre le Directoire, et jugea que, dans les paniques qu’excitaient de telles nouvelles, la France inquiète pouvait tôt ou tard se jeter dans les bras du parti militaire.