Dans ce lieu singulier, qui, je ne sais pourquoi, fut ainsi le berceau des plus grandes révolutions, les disciples de Robespierre, ceux de Chaumette et de la Commune, — disons mieux, Babeuf et Duplay, — jusque-là divisés, se rapprochèrent et se donnèrent la main.
CHAPITRE IV
COALITION DES ÉGAUX ET DES TERRORISTES. — ARRESTATION. 19 MAI. — LES EXÉCUTIONS DE GRENELLE.
J’ai dit combien les deux grandes écoles de la révolution, celle des Jacobins, de Robespierre, celle de Chaumette et de la Commune avaient été violemment hostiles (en 93), jusqu’à ce que Robespierre, en 94, guillotinant Chaumette, établit à Paris une Commune purement jacobine.
J’ai parlé aussi, en 90, de l’origine des Jacobins (ou Amis de la Constitution), origine toute bourgeoise, j’en ai montré le premier type dans une réunion bourgeoise de Rouen. Ce parti, de forme sévère, affecta toujours une décence, un décorum, dont ne se piquaient nullement les réunions (ouvertes aux dernières classes du peuple) qui se faisaient autour de la Commune et de son procureur Chaumette. Les Jacobins furent souvent infidèles à leurs formes décentes, mais nullement leur chef Robespierre qui, pour l’habit et pour la tenue, offrit toujours le type de la propreté un peu sèche de la bourgeoisie de 89.
Il en fut de même au point de vue religieux. Robespierre dans son culte de l’Être suprême s’en tint strictement à Rousseau, au Vicaire savoyard, et par là tenta d’inoculer à la Révolution un mélange de christianisme. Au contraire, le parti de Chaumette, de son employé Babeuf et de la Commune, essaya en novembre 93, d’inaugurer le culte de la Raison. Au club des Cordeliers, même éloignement du christianisme ; seulement on attestait contre lui moins la Raison que la Nature. La tradition de Diderot y dominait, autant que celle de Rousseau aux Jacobins.
Ce que craignait le plus Robespierre, c’était que ces partis différents, des indulgents (Danton, Desmoulins, Phélippeaux), et de la Commune (Chaumette et Babeuf) ne se réunissent. Il frappa les uns et les autres au printemps de 94. Mais, après la mort même de leurs chefs, ils se rapprochèrent. Babeuf, disciple de Chaumette, dans son livre de Carrier, si violent contre Robespierre, invoque contre lui les indulgents. Ainsi, en 94, et peut-être en 95, Babeuf, les Chaumettistes, restaient les ennemis des Jacobins et du parti de Robespierre.
Ce divorce aurait peut-être subsisté à jamais, si le Directoire ne les eût maladroitement réunis dans les mêmes prisons. Leur tempérament était autre. Les communistes étaient fort loin des tendances serrées, strictement citoyennes, des Robespierristes ou Jacobins, dont l’évangile politique était le Contrat social et la constitution de 93, le gouvernement de la Terreur.
Robespierre, plus sage que les siens, avait simplement présenté cette constitution (idéal d’avenir), mais l’avait toujours ajournée, pensant avec raison qu’une constitution qui amenait au vote tant de paysans (non propriétaires et valets ruraux) pourrait fort bien donner l’avantage aux royalistes et supprimer la république.
Aussi, après la Convention, la nouvelle assemblée, composée pour les deux tiers de la Convention elle-même, jugeant de ce danger comme avait jugé Robespierre, vota la mort pour qui proposerait la royauté, — ou l’établissement de cette constitution de 93, qui, par la démagogie rurale, eût ramené la royauté.
On ne comprend pas bien pourquoi les Robespierristes, oubliant la prudence de Robespierre, voulaient cette constitution (c’est-à-dire, faire voter ces millions de paysans royalistes, catholiques, poussés par le clergé), qui certainement eussent voté contre eux.