C’est vraisemblablement dans la prison du Plessis, rue Saint-Jacques, où il était renfermé avec le Lyonnais Bertrand et beaucoup de patriotes, qu’il étendit son horizon, et adopta le grand rêve du partage universel.
Nulle part plus qu’en prison, n’existe, ne fermente la Liberté idéale. Au petit jardin de la Force, les prisonniers avaient érigé un autel à la Liberté[48].
[48] Mémoires de Villatte, p. 211.
En prison dominent les rêves. Ceux des prisonniers se réduisaient à deux :
1o La mort du grand tyran, c’est-à-dire de l’ancienne religion. Saint-Simon, Thomas Payne la rêvaient (l’Age de Raison) ;
2o La naissance d’un nouveau monde, plus libre (Thomas Payne, Justice agraire). Plusieurs ne restaient pas dans les limites modérées de Payne. En raison de leurs misères et des murs qui les entouraient, ils se donnaient libre carrière, un espace illimité, tout ce que peut embrasser l’halètement du soupir : le paradis des égaux sur la terre.
Ce violent soupir pour le peuple, pour que le peuple travailleur puisse enfin boire et manger, n’est pas une chose nouvelle ; il semble, au quatorzième siècle, bien exprimé chez les hussites par ce mot : « La coupe au peuple ! » Il a inspiré les fantaisies humanitaires, bizarrement exagérées, de Rabelais, de Fourier, leur gloutonnerie gigantesque pour la multitude affamée. Les économistes, dans leur religion de la terre et du travail de la terre, n’eurent pas autre chose en vue. Et M. Turgot même, dans sa fameuse parole sur le travail, première propriété et la plus sacrée de toutes, n’est pas bien loin de Thomas Payne.
Ce mysticisme égalitaire, rêvé vers 95, aux prisons, où les plus riches se plaisaient à partager, fut comme un soleil dans la nuit. De jeunes enthousiastes l’adoptèrent bien volontiers, comme le musicien Buonarroti, petit-neveu de Michel-Ange. Des âmes religieuses s’en éprirent, telles que les théophilanthropes, dont la secte commençait alors. D’autres, des philosophes comme le bon Sylvain Maréchal qui se croyait athée, et qui vit une lumière quasi divine dans le bonheur de tous.
Cet élan d’humanité prit une nouvelle force quand les prisons s’ouvrirent et que les patriotes de toutes nuances, dont on avait fermé les clubs (entre autres celui du Panthéon), s’assemblèrent au printemps de 96, dans un jardin abandonné et qui semblait mystérieux.
C’est celui de l’abbaye Sainte-Geneviève, sous les murs de Philippe Auguste, bâtis en 1200, près de la tour Clovis, où se voit encore la place de la chaire d’Abailard.