Minerve, la raison éternelle, occupe le fond dans une grande majesté, et sous son puissant regard s’unissent trois personnes ou trois principes : Liberté, Égalité, Fraternité.

La Liberté, forte et sombre, cuirassée, occupe le centre. A sa gauche, une jeune femme, charmante, mère visiblement, aux belles mamelles émues, c’est la Fraternité, féconde d’amour et de tout bien.

A droite (c’est le coup de génie), l’Égalité se présente timidement, pauvre petite fille du peuple, pas bien nourrie, un peu maigre. Si fine est-elle, et si touchante, qu’à la voir, tout s’attendrit. Elle approche. Que veut-elle si naïvement ? Visiblement c’est d’être accueillie, adoptée. Grand Dieu, qui ne le fera pas ? qui n’ouvrira ses bras, son cœur à l’orpheline ? L’égoïsme est impossible devant elle. Il n’y a plus ni riche, ni pauvre. Tous sont prêts à partager.

Elle voudrait monter aussi. Mais tous désirent qu’elle monte. Divin rayon d’amour, de bonté à la fois ! on sent l’étroit rapport de l’amour et de la pitié.

Prudhon a reproduit cent fois ce motif charmant sous différents noms, avec la même expression, le même sens. Sans l’expliquer, ni même sans s’en rendre bien compte à lui-même, il indique le nom, qu’on peut donner au siècle, en sa plus générale tendance : Le désir, la recherche de l’Égalité.


Partout durent naître ces désirs. Mais peut-être d’abord à Lyon, l’école de Prudhon et de Greuze ; Lyon centre d’industries délicates qui chômèrent, comme je l’ai dit, bien avant 89, quand la mode (et la reine) préférèrent aux arts de Lyon les dentelles et les blancs tissus de Malines et des Flandres, Lyon agonisa tout à coup. Son industrie, non de manufactures, mais de familles, excita dans sa détresse une pitié violente, qui se tourna aisément en fureur révolutionnaire. De là, Chalier, l’Italien, le Piémontais, furieux de sensibilité.

Il était négociant. D’autres, plus riches que lui, Bertrand entre autres, maire de Lyon, commencèrent alors ces rêves de l’égalité absolue, qui peut-être avaient été en germe mystique chez les Vaudois, les Pauvres de Lyon. Cette théorie c’était : partager tout.

Chassé par les royalistes, Bertrand alla à Paris, où il trouva Chaumette, procureur de la Commune, et son employé Babeuf. J’ai dit dans mon précédent volume que leurs idées assez modérées, s’arrêtaient d’abord au partage des communaux (voy. le premier livre de Babeuf, publié en 89), puis le partage de biens nationaux, qu’on donnerait aux ouvriers. Babeuf, même après la mort de Chaumette, ne va pas plus loin, et se déclare défenseur de la propriété. En janvier 95, il ne réclame rien de la Convention que ce qu’elle a voté elle-même, et ce que les biens nationaux permettaient d’accorder : des terres aux soldats revenus de la guerre, des secours aux infirmes, des travaux aux nécessiteux[47].

[47] Journal de Babeuf, nivôse (21 décembre au 19 janvier 95).