Les côtés révolutionnaires par lesquels Saint-Martin semble accepter beaucoup d’idées nouvelles étaient le passe-port par lequel des femmes tendres, adroites et passionnées, obtenaient grâce pour les idées chrétiennes et trouvaient moyen d’en parler. Dès que les hommes un peu rudes du temps semblaient étonnés et scandalisés, elles demandaient grâce, passaient, alléguaient leurs vieilles habitudes d’enfance, de famille, d’éducation. Et alors on se taisait, on craignait de les contrister.
Pour un but si noble et si saint, elles ne craignaient rien, s’aventuraient, apprenaient les chemins des ministères et du Luxembourg même. Telles, sous la protection de leurs amis (fournisseurs ou banquiers), pour des affaires de charité, d’humanité, risquaient même d’aller chez Barras, où la Tallien, et Joséphine, les écoutaient avec bonté. Rewbell était bourru, et la Réveillère inflexible dans son philosophisme. Le plus facile était Carnot, homme de cœur dont le tempérament sanguin, était sensible aux femmes. Pour mille objets d’humanité, congés, réforme, retour de leurs enfants, les mères s’adressaient à lui. Il en fut bien plus entouré lorsque l’on fit la faute de confier aux Directeurs une charge bien délicate, la radiation de la liste des émigrés. Ainsi des hommes politiques qu’on aurait dû réserver tout entiers aux intérêts généraux furent sans cesse assourdis, énervés d’affaires individuelles, des plus touchantes plaintes des mères, sœurs, épouses et filles, en rapport continuel avec ces intéressantes personnes. Elles venaient là, suppliantes, pour jurer le civisme et les bonnes dispositions des émigrés. Une atmosphère d’ancien régime enveloppa le Directoire. Les classes distinguées d’autrefois, avec leurs sentiments, leurs idées religieuses, s’y montraient sous un jour aimable de nature et d’humanité.
CHAPITRE III
LE JARDIN GENEVIÈVE ET LA THÉORIE DES ÉGAUX (1796).
J’ai vu beaucoup de gens regretter Le Directoire, moins encore pour ses plaisirs, qui sont de bien d’autres époques, que pour une chose qui fut tout à fait propre à celle-ci : une vive sensibilité en bien, en mal, un singulier charme de vie, vibrant de mille émotions, toutes excitées du fond du fonds, et d’étranges abîmes que nul âge n’avait sondés.
Cela n’arrivait pas toujours à la forme littéraire, mais d’autant plus stimulait l’agitation passionnée et l’électricité du temps.
De grands artistes, des peintres ont du moins, par des traits touchants, marqué le passage d’un siècle à l’autre ; Greuze et Prudhon ont noté en traits admirables et la défaillance nerveuse du siècle qui finit, et le sourire délicat du nouveau, mais si vite éteint dans les larmes.
Greuze, martyr toute sa vie de la pauvreté et d’une société fausse, a peint, non en grands tableaux, mais surtout en ébauches, en portraits fort attendrissants, des enfants, des filles du peuple. Il nous donne l’état trop souvent faible, maladif, où les victimes de la faim ou des fatalités du vice arrivaient de bonne heure, avec je ne sais quel charme de ces bouquets, trop tôt fanés qui offrent souvent une étrange féerie de mort prochaine que la vie n’eût jamais atteinte.
Greuze était si évidemment une victime de l’ancien régime, qu’il traversa respecté les temps de la Terreur. Il était octogénaire, mais vécut assez pour voir le charmant génie qui inaugura l’âge nouveau.
Prudhon, du même pays que Greuze, fils de la gracieuse Saône et élève de Lyon, toujours misérable comme Greuze, refusa d’être italien et de faire fortune à Rome sous l’abri de Canova. Il s’y fût amolli, fondu. A tout prix, il fut Français, et trouva son génie, la beauté dans le mouvement. Revenu, et mourant de faim, il eut, par Bernardin de Saint-Pierre et les Didot, à faire les délicieuses gravures de l’Art d’aimer, et celle de Daphnis et Chloé. Enfin une gravure populaire de haute importance[46].
[46] Le calendrier de l’an III. Biblioth. nationale : Héning, 95-96.