Ces livres originaux, si doux et si hardis, dévots et révolutionnaires, où l’auteur met si haut l’action et le pouvoir de l’homme, où il montre Dieu même, pour l’œuvre du salut, ayant besoin de l’homme, et celui ci comme collaborateur de Dieu, cette doctrine, dis-je, qui portait au sein du mysticisme l’esprit hardi du XVIIIe siècle, avaient certes une vive originalité, qui ne fut dans aucun des esprits analogues du moyen âge.

Cette mendicité sublime où le Ciel prie la Terre de se laisser sauver, tout cela était trop haut, trop fin aussi, pour devenir populaire.

Une seule chose pouvait avoir ce caractère, c’est que Saint-Martin, par lui-même, en un point très profond, sympathise et s’accorde avec les tendances du temps.

Ce cœur humain à la porte duquel Dieu lui-même supplie pour entrer, c’est surtout celui de la femme. C’est elle qui, enfantant l’homme, le met dans la voie de régénération. Voilà pourquoi ses cuisantes douleurs sont alors suivies de la joie la plus pure[45].

[45] « Homme, lorsque tu formes l’enveloppe de ta postérité, tu attaches l’homme à l’homme de péché. Aussi, quel retour amer pour toi, quel vide ! — Femme, lorsque tu donnes le jour à ton fils, tu attaches l’homme à la voie de régénération. Voilà pourquoi tes douleurs les plus cuisantes sont suivies de la joie la plus pure. Homme, tu pleures en arrivant au monde, parce que ta régénération ne peut se faire sans expiation. » (L’Homme du désir, ch. CLXV, p. 249.)

Ainsi, en toute femme, s’ouvre le grand mystère chrétien. L’homme, dit-il crûment, ne fait qu’attacher l’homme à la voie du péché, dont la femme le retire. Ainsi elle est le vrai sauveur.

C’est la voie logique où devait arriver le christianisme, où Marie remplace Jésus, où l’homme disparaît, où le dernier mystère, c’est le céleste hymen de la femme et de Dieu.

Cette spiritualité mettait trop en lumière son côté féminin, scabreux. Les beaux livres de Saint-Martin furent peu réimprimés. Ce n’étaient pas des livres de lecture, mais bien plutôt des textes pour les conversations dévotes, des textes que deux cœurs attendris pouvaient plutôt ensemble méditer, savourer.

Cette action occulte et pénétrante, si peu remarquée (tandis que les livres barbares et criards de de Maistre qui vinrent après, étaient prônés partout) n’en fut que plus profonde. Ce fut comme un liquide qui, s’infiltrant par endosmose, va percer des couches épaisses ; elles en reçoivent l’influence, mais ne le connaissent même pas. Et cela, en grande douceur, et même en grand silence. Des hommes envenimés, furieux, dont la fureur avait peu d’action, sentirent le mot de l’Évangile : « Heureux les doux ! car ils posséderont la terre ! » Ainsi se renoua l’habile et cauteleuse tradition. Ce ne fut pas grand’chose, et l’on n’y sentit rien. Sans faire bruit, ni se manifester hors d’un monde discret, la dévotion nouvelle, comme une tache d’huile, descendit.