Ce tiers, si mal élu par la fraude et le crime, se caractérisa suffisamment en ramenant un homme couvert de sang, que l’Assemblée jusque-là avait repoussé comme chef des royalistes assassins du Midi. Puis le long Pichegru apparaît, triste énigme sans trait, sans caractère, être douteux, à qui le Directoire venait de retirer le commandement. Ancien enfant de chœur, puis sergent et gradé par le prince de Condé. Crapuleux d’habitudes avec des mœurs étranges fort rares aujourd’hui, il n’était pas moins très ostensiblement dévot. Dès qu’il entre, on se lève ; le nouveau tiers le salue président ; les deux autres tiers suivent, approuvent sans difficulté.
Dès lors la trahison préside l’Assemblée. Et on l’introduit même dans le gouvernement. Un directeur sortant, on le remplace par Barthélemy, l’agent du roi (comme Barbé-Marbois l’avoue en 1818). Carnot l’accueille, rend visite à Pichegru. Dès lors le prétendant siège, avec Barthélemy, dans le Directoire même.
On ne se gêne plus. Imbert-Colomès se plaint qu’on ose lui reprocher de correspondre avec Louis XVIII. Au Rhin, au Rhône, en Bretagne, des racoleurs de l’ancien régiment Royal-Allemand recrutent publiquement pour le roi.
On a vu que pour ôter toute force au Directoire, tout moyen d’action, les Cinq Cents complotaient de lui enlever tout maniement des fonds publics. Moyen sûr de paralyser l’action gouvernementale, de suspendre l’administration.
Cependant les dévots, l’ardent Camille Jordan, voulaient armer les prêtres du grand moyen d’insurrection, en leur rendant leurs cloches et les laissant sonner à volonté la guerre civile.
A la fin de juillet (30 messidor), les Cinq Cents préparaient un projet encore plus dangereux. Sous le prétexte d’un mouvement terroriste qui n’existait pas, ils voulaient réorganiser la garde nationale, mais bien plus dangereuse qu’en Vendémiaire. C’eût été une garde nationale triée, nommée dans l’aristocratie par les assemblées électorales. Ce fut Pichegru qui, au 2 thermidor (20 juillet), en présenta le plan. S’il passait, Pichegru, les Clichyens, avaient une armée.
Tout était couvert d’ombre. Bonaparte, tout en menaçant les royalistes et en faisant passer une partie des papiers d’Entraigues qui concernaient Pichegru, gardait lui-même Entraigues, au lieu de l’envoyer au Directoire, qui l’eût interrogé. Moreau, avec sa grande armée du Rhin, tout opposée à celles d’Italie et de Sambre-et-Meuse, restait muet, obscur. C’était comme un gros nuage sombre que l’on voyait à l’est. Cette armée, si pure en ses grands chefs, Desaix, Championnet, n’en était pas moins fortement travaillée, surtout en ses officiers inférieurs. On avait près d’elle à Strasbourg un homme très agréable, un ange, Fauche-Borel, aimable et de figure charmante, qui, l’autre année, avait séduit Pichegru. Il était à Strasbourg, tout cousu d’or anglais qui lui venait de Bâle. Sa correspondance avec les Allemands se faisait par des pâtés de foie gras qu’envoyait le curé de Strasbourg. Fauche avait apporté de Suisse nombre de montres d’or qu’il vendait à crédit ou gratis à nos officiers. Arrêté, par l’argent, l’eau-de-vie, il se fit en réalité le roi de la prison et des soldats qui le gardaient.
Moreau s’en doutait-il ? Peut-être. Régulier dans ses mœurs, il dépendait de madame Moreau, qui le menait à sa ruine. J’ai dit qu’ayant trouvé dans un fourgon allemand les lettres de Pichegru à l’ennemi, il n’en dit mot, et voulut d’abord les faire déchiffrer. Cela prit plusieurs mois.
Les partis monarchistes, des Bonaparte et des Bourbons, et puis des bonapartistes encore, ayant eu le dessus pendant quatre-vingts ans, ayant eu l’argent et les places, le temps pour corrompre l’opinion, l’oubli est venu à la longue, et l’on n’a plus l’idée de l’état d’insolence où arrivèrent les royalistes, les émigrés, chouans, dans cet été de 97. On peut dire que la république victorieuse fit amende honorable, et que la chouannerie vaincue, changeant les rôles, semblait lui imposer de demander pardon.
Comment cela ?