Non seulement par ces fausses élections du tiers de l’Assemblée, par la prédominance du nouveau tiers, vainqueur, sur les deux anciens tiers humiliés. Mais surtout par le pied que les royalistes avaient dans le gouvernement, par la mollesse de Carnot, la trahison de Barthélemy et de Cochon, de la police même du Directoire.

Un ami de Carnot le loue d’avoir accordé deux mille congés à des jeunes gens dont leurs familles disaient avoir besoin. Eh bien, sans la forme expresse de congés, les administrations par toute la France donnaient des congés provisoires, en déclarant tel ou tel mis en réquisition pour un service public. Même les parents d’émigrés furent déclarés par l’Assemblée capables d’être requis pour les emplois. Ces jeunes gens, souvent un peu mieux éduqués, cravatés, à mains blanches, furent préférés, de sorte que toute l’administration se trouva peu à peu changée et recrutée parmi les ennemis de la Révolution.

L’armée même, plus à l’abri de ce mélange, n’en eut pas moins, dans les armes savantes, dans les places d’état-major, des militaires suspects, des Clarke et des Mathieu Dumas, des Lavalette, etc. Nous avons vu la trahison de Clarke et son adresse pour arriver trop tard, de sorte que Bonaparte à lui seul conclût Léoben.

Nous avons vu à la marine les Villaret-Joyeuse et ceux qui, par des lenteurs et des manœuvres calculées, firent échouer Hoche en Irlande. (Voyez la Réveillère, en 96.)

La trésorerie fit avorter de même l’expédition d’Humbert en 98. Cette administration était une des forteresses du royalisme, et telle elle resta. Barbé-Marbois, sous Napoléon, la retrouva la même. Telle, je l’ai vue sous la restauration. Personnel identique, admirable de majestueuse insolence, de mépris du public, et, sous prétexte de vigilance, de bonne économie, trouvant moyen d’empêcher tout. Vraies torpilles qui, aux moments critiques, savaient bien désarmer l’État.

Ces superbes commis, sortis pour la plupart du monde de l’émigration, en étaient la copie fidèle, et se faisaient honneur de la représenter sur le pavé de Paris au boulevard, au Palais-Royal, où ils faisaient la guerre aux journaux patriotes. La presse était-elle libre ? Oui, en droit, légalement. Mais en fait ? Beaucoup moins. Les journalistes républicains n’ayant pas les subventions anglaises qui, de Pitt à Wickam, et enfin ici à Dandré et autres arrivaient tous les jours, étaient dans une grande infériorité financière. De plus, le Directoire, toujours sous son épouvantail du parti de Babeuf, rognait les ailes aux patriotes. On le vit par Fréron. Quand il eut publié son premier mémoire sur les crimes des royalistes et les massacres du Midi, il ne put pas imprimer le second. Comment cela, je ne sais. Mais je crois que même son ami Barras l’en détourna, obtint cela de lui, disant : « N’ajoutons pas le feu au feu !… Laissons périr ces déplorables souvenirs !… Paris est gai, s’amuse. A quoi bon l’attrister ? »

Ainsi l’indifférence de Barras, occupé de plaisir, l’indulgence de Carnot, la trahison muette de Barthélemy, tout imposait silence aux patriotes, encourageait les royalistes.

« Paris s’amuse ! » disait-on. Et, en effet, le soir, que de bruit au Palais-Royal !

Chaque soir, une scène infâme s’y passait, sous les yeux de la police indifférente.

Quelle scène ? Une scène de chasse, un cruel hallali ! Même dans la rue Saint-Honoré, et dans les deux rues sales qui entourent le Palais-Royal, on entendait des cris sauvages. « Qu’est-ce ? — Rien du tout. » Et les cris, les risées redoublaient. « Ce n’est rien. C’est Louvet, sa Lodoïska, qu’on siffle. »