Louvet était haï, et non sans cause. Son journal, la Sentinelle, est le seul vrai tableau du temps, le seul témoin fidèle de la terreur qu’exerçait alors l’insolence royaliste.

On a trop oublié cet homme, si hardi et si généreux, et si sincère républicain, qui défendit en Prairial les Montagnards, ses proscripteurs. On ne sait pas bien même tout ce qu’il a produit. Outre Faublas, trop fidèle peinture des mœurs d’avant 89, il a fait un roman très-beau, quoique oublié, sur le Divorce et sa nécessité. Les aventures de sa proscription, ce récit si touchant, eussent dû lui ramener les partis. Ce fut tout le contraire. Il avait découvert la place vulnérable où l’on pouvait lui lanciner le cœur. Sans fortune, il vivait, avec sa femme, d’une librairie qu’il tenait aux Galeries de bois. On s’acharna sur elle (hélas ! alors une ruine après tant de malheurs !) tous les soirs, on l’accablait de huées ; on lui jetait à la face les scabreux épisodes des romans de Louvet. On disputait, on ouvrait des gageures : « Elle a rougi ! elle a pâli ! » Et si l’infortunée fuyait, on triomphait : « Je vous dis qu’elle se trouve mal… Va donc, Louvet, elle se meurt ! » — Alors Louvet, un petit blondin pâle, et, pour comble, myope, sortait parmi la foule, montrait le poing, défiait… De là un colossal éclat de rire.

Dans ces Galeries (de bois alors, et de cuivre aujourd’hui), nul moyen d’échapper aux regards. Chaque boutique a deux façades, et, par derrière, on voyait tout, la femme demi-morte, et le désespoir du mari ; ses pleurs surtout ! ses pleurs ! quel régal pour la meute des incroyables, qui se roulaient de rire : « Pleure ! pleure ! Louvet !… Et tu as bien raison. Comme elle est pâle ! elle en mourra ! »

Son journal nous a donné ces scènes abominables d’une femme honnie et déchirée à mort : le tourniquet du pilori antique et l’outrage de l’exposition s’y retrouvaient avec les sifflets, et, pour ainsi parler, les crachats au visage, enfin l’aveu, friand aux insulteurs, que l’outrage a mordu, et la honte de la défaillance sous ces regards féroces et impudiques. Louvet en fut poignardé à la lettre. Il prédit dans sa Sentinelle le coup que le parti montait contre le Directoire. Il prédit, et mourut huit jours avant l’événement.

Prenez à la Bibliothèque, la collection Hennin et autres, vous verrez là, dans les gravures du temps des types tels que ni Dante, ni Michel-Ange, dans leur Enfer, leurs Jugements derniers, n’ont jamais pu atteindre. Le chat furieux, désespéré, les a donnés peut-être dans ces réjouissances atroces où, dans un sac de fer, à la Saint-Jean, on suspendait une douzaine de chats hurlants, miaulant sur un brasier. Grimaces épouvantables que purent représenter les chouans, duellistes enragés, ou chauffeurs de 97, dans leurs épouvantables rires.

CHAPITRE IX
LE DIRECTOIRE S’AFFRANCHIT DE CARNOT.

Les royalistes trépignaient sur la France. Vaincus en Vendée, et partout, dans les armées de l’ennemi, ils n’en étaient pas moins agressifs, insultants à Lyon et à Marseille. A Paris, provoquant sous les Galeries de bois, et au nouveau Coblentz. Les amis de Charette, amnistiés par Hoche, les soldats gentilshommes de Lusignan, graciés par les nôtres en Italie, ayant quitté à peine l’uniforme autrichien, ici, étaient comblés des dames, et, sur les chaises du boulevard des Italiens, étalaient leurs grâces en vainqueurs[55].

[55] Voy. Boily et C. Vernet ; Bibl. nationale.

Les historiens qui nous rapportent les adresses menaçantes, venues des armées, ont l’air de croire que toute cette tempête fut suscitée par Bonaparte (courroucé de l’ingratitude des royalistes). Mais des adresses non moins fortes, encore plus menaçantes, venaient du Nord, et des soldats de Hoche, de l’armée de Sambre-et-Meuse. Des adresses si révolutionnaires n’étaient nullement dans la politique de Bonaparte, qui, un moment fâché avec les rétrogrades, leur revint, les servit si bien à Campo-Formio.

D’ailleurs, ce mouvement de l’armée contre les royalistes avait commencé bien avant. Barbé-Marbois[56], exact pour les dates, nous donne ici un fait que je crois vrai : c’est que cette armée d’Italie, furieuse après Léoben contre la réaction qui lui arrachait sa proie des dents, prévoyait que la réaction, après cet avantage, serait d’autant plus forte pour la prochaine élection ; elle aurait voulu que l’élection fût remise.