[56] Barbé-Marbois, t. I. Introduction, p. XVIII.
L’armée, ce grand muet du dix-neuvième siècle, n’était pas telle encore à cette époque. L’autorité elle-même souvent l’excitait à parler, en correspondant avec elle paternellement. Le Directoire écrivait quelquefois à un simple officier après un beau fait d’armes (par exemple à Rampon, avril 96).
Ignorait-elle, cette armée d’Italie, ce qui se passait à la maison ? Fille du Rhône et des Pyrénées, pouvait-elle ne pas savoir que, tout le long du Rhône, on assassinait ses parents, qu’on allait à la chasse des acquéreurs de biens nationaux ? Et qui faisait ces meurtres ? De jeunes réfractaires, qui, par protection, trouvaient moyen d’éluder la réquisition, aimant mieux cette guerre commode de tuer sur les grandes routes.
La mère écrivait au soldat : « Reviens ! la guerre n’est plus en Italie ; elle est ici… Reviens, et défends-nous. Ici, on ne dort plus. Chaque nuit, on entend le chauffeur qui ricane et frappe au volet. »
Le jour, ces brigands gentilshommes étaient facétieux, excellents escrimeurs, adroits à jouer de la pointe. Très poliment, ils demandaient : « Vous créverai-je l’œil droit ou l’œil gauche[57] ? »
[57] C’est ce qui arriva à un de mes amis.
A Paris, tout cela était nié. « Des assassinats ! disait le bon Camille Jordan, il y a eu très peu, fort peu d’assassinats. » — Carnot dit quelque part qu’il y a eu en tout deux assassinats. « Et je le sais, dit-il, parfaitement ; car l’un a eu lieu dans mon département la Côte-d’Or, et l’autre dans le Nord, où est née ma femme. » — Assertion contre laquelle cent mille familles sont prêtes à protester.
Ce qui prouve combien les meurtres furent nombreux, c’est que cette assemblée, telle quelle, en fut effrayée elle-même et crut les arrêter en fixant une amende pour toute commune où l’on aurait assassiné.
Ces guet-apens, ces meurtres frappaient surtout les populations dispersées, solitaires, de nos paysans du midi qui avaient acheté des biens nationaux. On le sentait peu à Paris, mais beaucoup à l’armée d’Italie, où le soldat était fils ou frère, parent des victimes, ou du moins connaissait celles de sa commune. De là une irritation extrême contre le Directoire qui remédiait peu à ces maux, et spécialement contre Carnot, déjà haï pour le traité de Léoben, et suspecté surtout pour sa faiblesse envers les royalistes.
Cette disposition des armées n’éclata en plein que dans l’été de 97. Et, au printemps, nul n’eût su voir encore comment s’ébranlerait la toute-puissance de Carnot. Outre son mérite réel, son travail, son activité, son maniement déjà ancien des affaires, des bureaux, il avait une chose qui l’ancrait dans le public, et que lui-même explique longuement : le fort lien qui l’unissait à Bonaparte[58]. Non seulement, il dit qu’il fut l’artisan de sa fortune, plus que Barras, et réclame en partie comme siens les traités de Bonaparte avec le Piémont et l’Autriche. Mais il accuse la majorité du Directoire (la Réveillère, Barras, Rewbell), le fameux trio, « tremblant pour son autorité », d’avoir toujours voulu se débarrasser du général. « Bonaparte leur fut toujours odieux, dit-il, et ils ne perdirent jamais de vue le projet de le faire périr. »