[58] Carnot, Réponse à Bailleul, p. 37, etc.

Ces paroles étranges (tant répétées plus tard) expliquent bien la situation, la puissance incroyable que ces deux hommes se prêtaient l’un à l’autre. Carnot, par lequel Bonaparte se croyait sûr d’être approuvé de tout, tirait lui-même une force énorme des grands succès de l’heureux général d’Italie. Quand Masséna apporta, à Paris, le traité de Léoben sans attaquer Bonaparte comme eût fait sans doute Augereau, Masséna ne put déguiser à la majorité du Directoire combien ce traité, si agréable aux Parisiens et à la grande société, l’avait été peu à l’armée, qu’il arrêtait au fort de ses victoires. Là commença entre la Réveillère et Masséna, cette estime, cette amitié fidèle qui continua jusqu’à la mort.

La Réveillère vit là de près ce qu’on ne voyait pas de loin, que l’armée était mécontente, que l’empressement de Carnot à accepter le traité et à le faire subir à ses collègues par la force et la tyrannie du haut public, était le sujet de graves accusations.

Sa sagacité s’éveilla. Il comprit que c’était le moment faible de Bonaparte et de Carnot, et il dit à Rewbell : « Unissons-nous !… sinon, nous périssons. Si nous avons Barras aussi, nous serons la majorité. »

Le moment était court. Il fallait le saisir. Le grand enchanteur Bonaparte, affaibli devant l’armée par Léoben, mais relevé par les folles attaques des royalistes, ne pouvait pas tarder à reprendre sa fascination. La Réveillère, grandi, fortifié d’un élan de civisme, osa proposer aux deux autres la chose qui devait le plus déplaire à Bonaparte et à Carnot : de nommer Hoche ministre de la guerre.

Carnot a toujours dit avec raison que, le premier, il avait protégé Hoche. Mais Hoche l’a toujours cru son ennemi, pensant que sa prison lui était venue non de la haine seule de Saint-Just, mais de la liberté qu’il avait prise de vaincre malgré le fameux Comité, et contre les plans de Carnot. Leur antipathie mutuelle n’était un mystère pour personne. Aussi, ce choix (impossible d’après la trop grande jeunesse de Hoche), n’en était pas moins significatif. Il disait aux armées, à tous, que la majorité du Directoire s’était affranchie de la royauté de Carnot.

C’est ce qui donna un si terrible effet aux adresses anti-royalistes de l’armée d’Italie et de l’armée de Sambre-et-Meuse.

Ayant fait cette chose de grand courage, les Directeurs se hasardèrent à faire un pas de plus.

La police était dans les mains de Cochon, l’homme de Carnot. C’est-à-dire que le Directoire ne savait que par lui sa vraie situation, l’état de sûreté ou de péril où il était, et, en réalité, vivait dans les ténèbres.

A ce Cochon qui pour les royalistes avait peu de secrets, ils substituèrent Sotin, un homme à eux, sûr et fidèle, et dès lors, comme éveillés en sursaut, ils virent avec terreur que déjà ils étaient enveloppés dans un filet, avec un abîme dessous.