Par bonheur, la paix récente permettait de nombreux congés ; beaucoup de soldats qui rentraient dans leurs familles changèrent les choses de face. Ils auraient pris sur les royalistes de vastes représailles, si le Directoire, en maints départements, n’eût organisé des commissions militaires dont les arrêts sévères ramenèrent les vaincus à la modestie.

En réalité, l’imprudente douceur de Fructidor n’ayant en rien brisé l’insolence des royalistes, ceux-ci ne furent réellement réprimés que par l’intervention de ces revenants redoutables, par la terreur des soldats jacobins.

Mais on devait s’attendre à ce que ceux-ci, ayant rendu un tel service, deviendraient exigeants, et, à l’époque prochaine des élections, s’en rendraient hardiment les maîtres.

Ici, nous sommes obligé de caractériser au vrai les masses militaires qui rentraient, et qui, ayant vaincu l’Autrichien au dehors et les royalistes au dedans, rapportaient certes un vrai patriotisme et l’amour de la république. Mais, parmi ces bons éléments s’en présentaient d’autres aussi que la guerre et ses habitudes, ses désordres n’y avaient que trop mêlés.

Lorsque Augereau, l’enfant du faubourg Saint-Marceau, vint à Paris, et fut reçu du Directoire, il ne se montra pas couvert uniquement de l’auréole d’Arcole et de Castiglione, mais grotesquement surchargé de montres et de bijoux, si bien que le sévère Rewbell dit tout bas à la Réveillère : « Quelle figure de brigand ! » Augereau avait cru que ce bizarre accoutrement, qui ne plut pas au Directoire, paraîtrait en revanche à la foule, aux soldats, le vrai costume des héros d’Italie, que beaucoup se représentaient chargés et surchargés de ces futilités brillantes.

On ne songeait pas encore à se nantir de trésors plus solides. Il fallut quelque temps, et l’adresse surtout des meneurs, pour rappeler qu’en 93, la république avait promis des terres à tous ses défenseurs. Ces idées d’avoir de la terre durent les prendre surtout lorsque tout le monde parla de Babeuf et de son utopie. Très-peu acceptaient l’idée d’un partage universel, mais beaucoup l’idée de favoriser les soldats en récompense des services rendus dans la guerre. Cet espoir de lois agraires et de distributions de terre du moins aux élus, à l’élite guerrière, se répandit au moment même où le Directoire prétendait leur assigner un autre emploi, les donner comme gage de la rente, des deux tiers qu’on ne payait pas, mais qu’on voulait consolider sur la terre non vendue. D’autre part, ce qui resterait de biens nationaux semblait bien nécessaire comme réserve de la guerre prochaine que l’Angleterre, l’Autriche, allaient nous faire en appelant les Russes.

Mais qui pourrait donner cette fortune ? quel, si ce n’est le grand Bonaparté ? (on prononçait ainsi pour que le nom fût plus retentissant). Et, dans les poèmes insipides que Lucien faisait ou faisait faire là-dessus, ce nourrisseur du peuple qui lui distribuera des terres, le grand Bonaparté, rime toujours avec Liberté, dont il doit être en même temps le sauveur.

Si quelqu’un, curieux, demandait plus d’explications au soldat revenu, voulait savoir où Bonaparte prendrait tant de trésors, on lui riait au nez, on disait : « Quelles sottes demandes ! » On les faisait aussi quand il partit pour l’Italie. Eh bien, il a trouvé de quoi nourrir le Directoire, l’armée du Rhin, etc. — Et l’Italie, qu’est-ce ? Peu de chose ; il a dit : « Qu’on ne m’en parle plus, qu’on la donne à l’Autriche ! Je ne m’occupe que de l’Orient ! »

Mais l’Orient, qu’est-ce ? — « Les îles. Et de là vient tout l’or du monde, des Indes et de l’Égypte, de Saint-Domingue, etc. Est-il possible d’ignorer cela, à votre âge ?[76] »

[76] Mon père a entendu cent fois ces redites au courant de la conversation.