En cette circonstance et en tout, le nouveau membre de l’Institut[75], reçu en remplacement de Carnot ! avait pour vraie tactique de se taire, sauf quelques mots d’oracle qu’on comprenait diversement.
[75] Bonaparte s’était fait recevoir de l’Institut, section des Sciences.
Bonaparte, dans cette première période de sa vie, apparaît plus qu’un individu, c’est un groupe, un faisceau, et il faut dire les bonapartes. Joséphine d’un côté, et les militaires bureaucrates de Carnot, les Prieur, les Clarke, et les Mathieu Dumas, l’avaient fort bien servi, tant que les royalistes et semi-royalistes n’étaient pas trop démasqués. A gauche, il avait eu d’abord son prôneur Salicetti ; mais celui-ci redevient hostile et plaide contre lui la cause des pauvres Italiens. Alors Bonaparte essaya de nouveau de ses frères comme instruments d’intrigues. On n’aurait pu, pour ce but, trouver une machine mieux composée que cette famille Bonaparte, où la nature avait fort bien distribué les rôles. Un avantage réel qu’ils eurent, c’est qu’ils se ressemblaient peu et pouvaient jouer parfaitement divers personnages. Ils avaient des parleurs, ils avaient des muets ; même des gens paisibles, dont l’air tranquille et respectable éloignait toute idée d’intrigues.
L’aîné, Joseph, élevé dans la somnolente Toscane, bien posé par un mariage riche avec les Clary, de Marseille, avait cet air tranquille, médiocre, qui donne confiance, qui dit qu’on ne hasarde rien, l’air d’un presque honnête homme. Louis, le quatrième des frères, fort jeune, et de figure mélancolique, pouvait aussi inspirer confiance. On a vu qu’à Arcole il avait aidé à sauver Napoléon, qui le récompensa en tyrannie, en honneur et en déshonneur de toute sorte. Louis, d’un esprit bizarre, lent et rêveur, ce qu’expliquait sa mauvaise santé était né fort tard, et quand Lætitia, ayant passé ses grands orages, déjà inclinait au retour.
Mais à l’époque passionnée, au second, au troisième enfant, elle avait eu deux rages en sens divers : l’une, Napoléon, son rêve d’ambition titanique ; l’autre, Lucien, créature discordante, où tout tourbillonnait. Il naquit de l’envie et d’une situation fausse, de l’idée saugrenue qu’il serait le vrai héros des Corses.
Napoléon, élevé en France, y était déjà avancé, général de brigade, lorsque le vieux Paoli, revenu d’Angleterre à Ajaccio, vit Lucien, et dans cet enfant précoce salua un jeune philosophe poète, lui fit croire qu’il serait le vrai Bonaparte, remplirait le destin que l’autre, devenu Français, avait manqué.
Ce rêve avorta. Lucien chassé bientôt de Corse avec sa mère, vécut à Marseille d’une petite pension que la Convention accordait aux Corses réfugiés. Simple commis d’abord et garde magasin, il avait épousé la fille d’un aubergiste, puis s’était élevé à la place de commissaire des guerres. Tel il se rappela à son illustre frère, au moment le plus mal choisi, au moment où Napoléon, ayant levé le siège de Mantoue, se trouvait sauvé par Castiglione et par Bassano. Napoléon, furieux de cette parenté et de cette audace, écrit à son ami Carnot qu’on éloigne au plus vite l’insolent de Marseille, qu’on le place à l’armée du Rhin. C’était le perdre, ou à peu près. Mais Lucien para ce coup. Il n’alla pas au Rhin, il se rendit en Corse, et là, par le nom de son frère il se fit nommer député. Il fallait vingt-cinq ans, et il n’en avait que vingt-quatre. N’importe. On passa là-dessus.
Napoléon, élevé par les prêtres, avait d’après lui-même conçu une singulière idée, trop juste, de la nature humaine : Que plus on houspille un homme, plus on l’outrage, plus il devient ami, s’il y voit intérêt. Il avait agi ainsi avec Salicetti et d’autres, et ne s’était jamais trompé. Il comprit que Lucien, ayant senti le talon de sa botte, serait rentré dans son bon sens, et trouverait plus sûr, ne pouvant être son rival, d’être son docile instrument. Il ne se trompa pas. Il rencontra dans Lucien, un grand bavard, improvisateur solennel, qui semblait un peu fou, une machine commode qu’on croyait une girouette sincère, et qui (comme tel) pouvait soutenir tour à tour mille choses contradictoires. D’ailleurs, pour antidote à Lucien, n’avait-il pas Joseph, doux et calme, bien assis comme riche, et qu’on n’accusait pas d’appuyer d’imprudents avis ? Ces deux frères permettaient un jeu très variable. Quand Bonaparte voulut, malgré le Directoire, que l’on autorisât la messe et qu’on laissât tomber le décadi, cette proposition rétrograde, il la fit faire, non par son frère Joseph, aristocrate, mais par Lucien, son jacobin.
Généralement c’était Lucien qui avait l’honneur des propositions patriotiques. C’est lui qui réclama pour la liberté illimitée de la presse, c’est-à-dire pour les pamphlets contre le Directoire. Après Fructidor, Lucien, plein de zèle pour la constitution de l’an III, veut que l’on jure de lui être fidèle. Puis, arrivent des propositions philanthropiques contre les impôts du sel et denrées de première nécessité que la nouvelle guerre allait faire établir ; et enfin, des propositions difficiles à réaliser pour doter, pensionner les familles des soldats.
Ce qui favorisa singulièrement les intrigues diverses des frères de Bonaparte, ce furent les fluctuations qui agitèrent la France dans l’hiver qui suivit Fructidor. Ce coup de Fructidor, qui stupéfia au loin l’Europe, eut, de près, peu d’action ; les douze déportés auxquels le coup d’État s’était borné parurent si peu de chose, que les royalistes étourdis frétillèrent toujours, comme ces mouches hardies, importunes, qui vont autour de vous bourdonnant et piquant jusqu’à ce qu’on s’éveille et les écrase. A Paris, dans certains cafés, les incroyables, avec leurs costumes excentriques, avec leurs gros bâtons, paradaient, prétendaient dicter les arrêts de la mode. Cela peu sérieux, mais quand on songe que quelques jours plus tôt la Vendée était avec eux, on comprend bien l’émotion du Directoire. Les soldats d’Augereau étaient là, voulaient qu’on leur permît d’agir sur ces vaincus si insolents. Certain soir, ils fondent sur eux et sur leur café principal, se prétendent insultés, en blessent plusieurs. Chose odieuse, mais d’utile retentissement, et qui n’aida pas peu à arrêter les rassemblements royalistes dans les départements.