Le troisième projet était de s’établir entre l’Asie, l’Europe, dans la position moyenne, l’Égypte, pour profiter de la ruine de l’empire ottoman, ou de l’empire indien. Vieux projet de Leibnitz, fort raisonnable alors, lorsque la France de Louis XIV était si puissante sur mer. Fort chanceux depuis. Car sur cette mer étroite, la Méditerranée, il y avait cent à parier contre un qu’on trouverait l’ennemi et qu’on serait noyé ou pris. C’est ce qui arriva.
Ce projet n’en était pas moins celui de Bonaparte. Dès le 9 thermidor an V, il écrit au Directoire ces lignes singulières : « Il faut garder les îles Ioniennes, et restituer plutôt l’Italie à l’Empereur. Pour détruire l’Angleterre, il nous faudra bientôt nous emparer de l’Égypte. L’empire turc s’écroule. Faut-il le soutenir ou en prendre sa part[72] ? »
[72] Correspondance, t. III, p. 311.
Tout cela vague encore, confus et étourdi. Était-il raisonnable, si l’on avait ces vues, d’établir solidement l’Autriche au delà de l’Adriatique, en lui donnant l’Istrie, la Dalmatie, comme il fit au traité de Campo-Formio ?
Ceux qui, à cette époque, de France ou d’Italie, regardaient tourbillonner cette étoile indécise qui ravagea le monde, auraient été embarrassés de dire comment elle prendrait sa course. Cependant, à vrai dire, ses variations sont moindres qu’il ne semble. Dans les petites choses il tourne à gauche, mais dans les grandes à droite. Ainsi il approuve modérément le coup d’État et se montre durement ingrat envers son protecteur Carnot. Petites choses où il veut amuser le parti jacobin. Mais, en même temps, que de choses importantes, solides, il donne au parti rétrograde ? Non seulement son traité de Campo-Formio, favorable à l’Empereur ; mais, même avant, au 20 Fructidor, il éreinte, tant qu’il peut, la révolution d’Italie, dans les États vénitiens, où il était alors maître absolu. Et ce coup adressé à la jeune Venise, que nous venions de fonder, frappa de même ailleurs, à Bologne, à Milan, partout, comme empêchement à la vente des biens ecclésiastiques. Voici cet ordre inique que le gouvernement vainqueur en Fructidor eût dû punir : « Que tous les couvents et églises, jouissent de leurs biens et revenus, quand même les gouvernements provisoires les auraient supprimés ou en auraient disposé autrement[73]. »
[73] Correspondance, t. III, p. 359.
Deux mois après, quand le Directoire lui écrit : « Révolutionnez l’Italie ! » il fait le niais, et ne veut pas comprendre : « Comment faut-il entendre cela ? » dit-il. On ne lui répond pas. Il était évident que le général n’était pas celui de la République mais son ennemi. Barras était trop incertain, Rewbell, la Réveillère, trop humains, pour lui donner la vraie réponse : celle que l’ancienne Venise trouva si à propos, pour en finir avec Carmagnola.
Le Directoire, par sa loi financière, où il offrait deux tiers en terre aux créanciers de l’État, et se faisait (très faussement) accuser de banqueroute, s’était tué dans l’opinion, et, au milieu, de sa victoire, semblait avoir la faiblesse, l’impuissance d’un vaincu. C’est ce moment que Bonaparte prit pour retourner avec son traité et la paix. Cependant les contemporains disent qu’il fut reçu avec plus de curiosité que d’enthousiasme[74]. Les Italiens étaient furieux contre lui ; et beaucoup de Français entrevoyaient le personnage. Les carrosses à huit chevaux dont il s’était servi là-bas leur plaisaient peu. Le général qui après Vendémiaire était parti dans son habit râpé, qu’il avait fidèlement repris pour entrer à Paris, n’en avait pas été moins roi d’Italie, et plus que roi, par la facilité du Directoire.
[74] Thibaudeau.
Tout le monde a redit l’accueil que le Directoire lui fit, malgré lui, la scène qui se passa dans la cour du Luxembourg, son discours bref, où il finissait par une chose agréable aux deux partis (royalistes et jacobins) : « Que d’autres institutions pourraient être nécessaires à la France. » Mais ce fut une vraie parade, quand l’histrion boiteux, Talleyrand, passant toutes les bornes, par ses hâbleries, montra le général n’aimant que la paix et l’étude, n’aspirant qu’au repos. Il faisait ses délices d’Ossian, etc.