Malgré le méritant effort de M. Royle, et ceux même des Français qui se plaignirent d’être mieux traités que les Orientaux, l’Angleterre ne donna à ses pauvres sujets indiens de récompense qu’une parole : « Pour le charme de l’invention, la beauté, la distinction, la variété, le mélange, l’heureuse harmonie des couleurs, rien de comparable. Quelle leçon pour les fabricants de l’Europe ! »

L’art oriental est tout à la fois le plus brillant, le moins coûteux. Le bon marché de la main-d’œuvre est excessif, j’allais dire déplorable. L’ouvrier y vit de rien ; pour chaque jour, une poignée de riz lui suffit. Plus, la grande douceur du climat, l’air et la lumière admirables, nourriture éthérée qui se prend par les yeux. Une sobriété singulière, un milieu harmonique y rendent délicats tous les êtres. Les sens se développent, s’affinent.

Le ciel fait tout pour eux. Chaque jour, un quart d’heure avant le lever du soleil, un quart d’heure après son coucher, ils ont sa grâce souveraine, la très-parfaite vision de la lumière. Elle est divine alors, avec des transfigurations singulières et d’intimes révélations, des gloires et des tendresses où s’abîme l’âme, perdue à l’océan sans bornes de la mystérieuse Amitié.

C’est dans cette infinie douceur que l’humble créature, faible, si peu nourrie et d’aspect misérable, voit d’avance et conçoit la merveille du châle indien. De même que le profond poète Valmiki, au creux de sa main, vit ramassé tout son poème, le Ramayana, — ce poète du tissage, prévoit, commence pieusement le grand labeur, qui parfois dure un siècle. Lui-même n’achèvera pas, mais son fils, son petit-fils continueront de la même âme, âme héréditaire, identique, aussi bien que la main, si fine, qui en suit toutes les pensées.

Cette main est unique dans les bijoux, étranges et délicieux, dans l’ornementation fantastique des meubles et des armes. Les derniers princes indiens, à cette Exposition, avaient noblement envoyé leurs propres armes, choses si personnelles, chéries, qu’ont portées les aïeux, et dont on ne se sépare guère. Sont-ce des choses ? Presque des personnes. Car l’âme antique y est, celle de l’artiste qui les fit, celle des princes (jadis si grands) qui les portèrent. Un de ces rajahs envoya bien plus encore, un lit, signé de lui (et son propre travail ?), un lit d’ivoire, sculpté et ciselé, de délicatesse infinie, meuble charmant d’un aspect virginal, plein d’amour, ce semble, et de songes.

Et ces choses de luxe, œuvres de rares artistes, révèlent moins encore le génie d’une race que la pratique générale des arts que l’on dit inférieurs et de simples métiers. Il se marque particulièrement dans la manière simple dont ils exécutent sans frais, sans bruit, des choses qui nous semblent fort difficiles. Un homme seul, dans la forêt, avec un peu d’argile pour creuset, pour soufflet deux feuilles comme ils en ont, fortes, élastiques, vous fait, avec le minerai, du fer en quelques heures. Puis, si l’asclepias gigantea abonde, de ce fer, il fait de l’acier, qui, porté par les caravanes à l’ouest et jusqu’à l’Euphrate, s’appellera l’acier de Damas.

Quelqu’un dit : « Au lieu d’envoyer, de commander à Cachemire d’affreux dessins de châles baroques qui gâteront le goût indien, envoyons nos dessinateurs. Qu’ils contemplent cette éclatante nature, qu’ils s’imbibent de la lumière de l’Inde, » etc. Mais il faudrait aussi en prendre l’âme, la profonde harmonie. Entre la grande douceur de cette âme patiente et la douceur de la nature, l’harmonie se fait si bien, que lui et elle ont peine à se distinguer l’un de l’autre. (Michelet, Bible de l’humanité, livre I, ch. I.)

CHAPITRE II
PROMESSES DES BONAPARTES. — COMMENT ILS MACHINENT L’EXPÉDITION D’ÉGYPTE. — 1797-98.

Le Directoire, au milieu de sa victoire de Fructidor et de l’explosion républicaine qu’elle avait partout provoquée (en Hollande, à Rome, Naples, Piémont, et même en Suisse, contre la Suisse aristocrate), le Directoire, dis-je, préparait à grand bruit une expédition d’Angleterre. Tous s’y faisaient inscrire. On est saisi en voyant dans la correspondance de Bonaparte et ailleurs de quels hommes, de quelles forces héroïques la France disposait alors. Une telle liste donne l’idée de tout un monde soulevé.

Nos vieux officiers de marine, en présence des débris espagnols, qui récemment avaient jonché la mer, espéraient moins la victoire qu’une belle mort. C’étaient les Indes plutôt, disaient-ils, qu’il fallait attaquer, les Indes alors désarmées. Un officier du bailli de Suffren, Villaret-Joyeuse, qui avait fait tant de fois le trajet des Indes, disait que sur ces mers immenses, rien n’était plus facile que de passer incognito. Tippoo nous attendait, et avec lui tout un empire, les musulmans des Indes, une population belliqueuse.