Cette misère s’explique surtout par l’administration la plus coûteuse qui fut jamais. Le système qu’on créa à Londres et que Cornwallis dut appliquer, fut de défendre le commerce aux employés, mais de les en dédommager par d’énormes traitements. On crut finir tous les abus, en appliquant cette maxime bizarre et méthodiste : « Plus on gagne, moins on désire. Donc les richesses moralisent. » D’après cela, pour faire une administration vertueuse, il fallait la gorger par des traitements monstrueux.
Ainsi le chief-justice, nommé pour douze années, eut par an quinze cent mille de nos francs. Les autres emplois à proportion, dans l’administration, la justice, l’armée, l’Église. Par ce grossissement prodigieux des traitements, l’Inde, devenue un champ magnifique pour la corruption électorale, donna à la couronne, au ministère, une grande force (autant que l’Église établie, l’autre colonne de la royauté). Son administration se recruta dès lors dans des classes tout autres, moins actives et plus délicates que celles qui fondèrent cet empire. Classes plus honorables et décentes, se respectant davantage, mais infiniment moins actives, laborieuses, cédant plus au climat, amoureuses de longs loisirs. Classes enfin méthodistes, partant plus éloignées de leurs sujets indiens que n’avaient été jadis les compagnons de Clive. De là un bigotisme croissant qui eut son résultat en 1857.
Toutes ces fautes, qui sans doute furent prescrites et imposées de Londres, ne peuvent empêcher de reconnaître les efforts méritants de Cornwallis.
Même malgré tous les reproches que l’on peut faire à l’administration anglaise, je doute qu’aucun peuple européen se fût mieux tiré d’une tâche si difficile. Les Italiens et les Français peut-être auraient par mariages pu créer une race qui, à la longue, aurait relevé l’Inde et se serait posée médiatrice et interprète entre l’Orient et l’Europe.
Les Anglais recrutés sans cesse, se succédant très vite, y forment un peuple de malades, sans avenir, qui ne produira rien que l’abâtardissement de leur belle race, jadis si forte.
Je crois, comme M. le docteur Bertillon (Dict. de médecine, article Acclimatement) que les conquêtes et colonies en pays tropicaux sont éphémères et vaines, de vrais cimetières pour l’Europe, et rien de plus.
Tous les peuples, l’un après l’autre, iront dans l’Hindostan, et y mourront. L’Inde n’appartient qu’à l’Inde même.
J’avais soutenu toute ma vie, contre tous, que l’Italie aurait sa résurrection, sa renaissance. Cela s’est vérifié, et se vérifiera de même pour l’Inde. Elle existe en dessous, plus industrieuse[71] et moins morte que ne fut l’Italie au dix-septième siècle. Entre les prétendants qui se disputeront l’héritage des Anglais, les indigènes interviendront, et grandiront dans le combat, enterreront tous les étrangers, et resteront seuls maîtres. Il y aura là une Europe.
[71] Les Anglais ne font guère difficulté de dire eux-mêmes qu’ils ont tué l’Inde. Le sage et humain Russell le crut, l’écrivit. Ils ont frappé ses produits de droits ou de prohibitions, découragé l’art indien. S’il subsiste, il le doit à l’estime singulière qu’en font les Orientaux sur les marchés de Java, de Bassora.
Ce fut un grand étonnement pour les maîtres même de l’Inde, lorsqu’en 1851 débarquèrent, éclatèrent au jour ces merveilles inattendues, lorsqu’un Anglais consciencieux, M. Royle, exhiba et expliqua toute cette féerie de l’Orient. Le jury, n’ayant rien à juger que « le progrès de quinze années, » n’avait nul prix à donner à un art éternel, étranger à toute mode, plus ancien et plus nouveau que les nôtres (vieilles en naissant). En face des tissus anglais, l’antique mousseline reparut, éclipsa tout. La Compagnie, pour en avoir un spécimen d’Exposition, avait proposé un prix (bien modique) de 62 francs. Il fut gagné par le tisserand Hubioula, ouvrier de Golconde. Sa pièce passait par un petit anneau, et elle était si légère qu’il en aurait fallu trois cents pieds pour peser deux livres. Vrai nuage, comme celui dont Bernardin de Saint-Pierre a habillé sa Virginie, comme ceux dans lesquels Aureng Zeb inhuma sa fille chérie au monument de marbre blanc qu’on admire à Aurengabad.