Il y manqua pourtant une fois : il lui advint un succès militaire. En 1789-90, il faisait la guerre à Tippoo, le grand chef musulman, très valeureux, de courage tigresque. Tippoo, par trois fois, affamant les Anglais, refusait de traiter, et les eût pris peut-être par la faim devant Seringapatam qu’ils assiégeaient, si Cornwallis n’eût appelé à son secours les Mahrattes rivaux de Tippoo. Ils vinrent au nombre de trente mille et apportèrent des vivres. Puis, les Mahrattes partant, Cornwallis appela à son aide des tribus sauvages qui, en une fois amenèrent quarante mille bœufs. Tippoo, abandonné, ayant mille cavaliers seulement, ne put défendre sa capitale Seringapatam. Il dut livrer la moitié du royaume et pour otages ses jeunes fils. Ils furent fort bien reçus, avec un accueil paternel, par lord Cornwallis. S’il eût ruiné entièrement Tippoo, il eût rendu trop forts les Mahrattes. Mais, en même temps, on prit certain terrain qui plus tard permettait aux Anglais de s’étendre indéfiniment. Cette conquête, faite à si bon marché, et surtout par la politique, fit plus de bruit en Europe que notre victoire de Jemmapes, qui eut lieu en même temps. Les Anglais furent habiles à faire ressortir et répandre leur succès. Des gravures, pas trop chères et demi-coloriées, que l’on rencontre encore, montrèrent partout la vaillante résistance de Tippoo, la scène infiniment touchante des petits princes indiens amenés au vainqueur, enfin le noble accueil qu’on fit à leur malheur, et la mansuétude du parfait gentleman Cornwallis.
Cornwallis eut encore, quand la guerre de la révolution éclata, le succès de prendre aux Français Pondichéry, ce qui semblait fermer l’Inde à jamais aux ennemis de l’Angleterre.
Il avait parfaitement justifié le choix et les vues de la cour. Appliqué, sérieux, médiocre en tout, mais solide, il avait fait la guerre malgré lui, mais heureusement. Sa grande ambition était autre ; il se proposait bien plutôt d’être un sage administrateur, de porter enfin l’ordre dans ce monde indien, si troublé par l’intrusion d’éléments étrangers.
L’ordre que concevait Cornwallis, comme instrument fidèle de la couronne et du ministère, était un ordre tout anglais. L’attache prodigieuse de l’Angleterre à ses institutions fait qu’elle veut les retrouver partout et que, partout elle en rapproche mille choses qui n’y ressemblent guère, mais dont elle ne veut pas voir la différence. Ainsi elle a assimilé l’Écosse à elle-même, la loi des clans à la loi féodale anglaise. Les lairds, juges militaires des clans, ont été assimilés aux lords, seigneurs propriétaires des fiefs. Ce qui n’était que fonction est devenu un héritage que les filles ont transporté comme dot aux grandes familles anglaises. Ainsi s’est consommée la ruine des clans au profit de la grande propriété féodale et de l’usurpation anglaise. Détruire partout la petite propriété au profit de la grande, telle fut la tendance de l’Angleterre chez elle-même. Combien plus à la fin du dix-huitième siècle où d’habiles gens montrèrent combien l’agriculture conduite en grand rapporte plus, a moins de non-valeurs qu’elle n’en a dans les petites propriétés ! Pitt poussa d’autant plus en ce sens, qu’il jugea que les petits, ne pouvant acheter ces grandes terres, mettraient leur argent dans la rente, c’est-à-dire dans ses mains. Il alla résolument dans ce système, non seulement par des impôts énormes sur les consommations qui atteignent surtout le grand nombre, mais même par des lois hardiment tyranniques, comme celle de 92, qui alloue les terres communales aux plus riches de la commune.
Cornwallis fit de même, dans l’Inde, une réforme qui semblait tout aristocratique. Il déclara que toute terre appartenait aux gros propriétaires, ou zémindars, et non aux paysans (ryots) qui la cultivaient depuis un temps immémorial. Ces zémindars, sous le gouvernement précédent du Mogol, étaient agents fiscaux, levaient l’impôt. Ils cumulaient tous les pouvoirs, étaient juges en même temps, de sorte que, s’ils avaient débat avec le paysan, ils jugeaient ce litige, étaient juges et parties. Cela était exorbitant. Ils pouvaient condamner, exproprier le paysan, faire cultiver la terre par un autre. L’État n’y perdait rien. Le zémindar, seul responsable, acquittait l’impôt tout de même.
Cependant le droit réclamait. Il y avait des Anglais (comme Francis, l’accusateur d’Hastings) qui soutenaient que la terre était primitivement, et de droit, au paysan qui depuis si longtemps la cultivait. Cornwallis crut prendre un moyen terme en maintenant que la propriété était vraiment à l’aristocratie, aux zémindars, mais que ceux-ci ne seraient plus juges, et que les différends entre eux et le cultivateur seraient jugés par des tribunaux de l’État, des juges qui viendraient d’Angleterre, et qui partant seraient impartiaux.
Là éclata, sous forme bizarre, le génie opposé des deux races, des deux sociétés, si différentes. Les formes de la procédure anglaise, si lentes et si verbeuses, compliquaient les moindres affaires, désespéraient les indigènes, exigeaient l’intervention constante des interprètes. Même avec eux, le juge et les parties ne se comprenaient pas. De là des retards incroyables et un encombrement immense. En deux années, et dans un seul district, le nombre des procès arriérés ne s’élevait pas à moins de trente mille.
N’espérant plus s’en tirer jamais, on prit un grand parti, ce fut de fermer en quelque sorte les tribunaux par des frais si énormes qu’on hésitait à s’en approcher. Le pauvre n’y venait pas, en étant empêché par les frais préalables. Et si le zémindar y venait, il était ruiné. Jadis, il était juge, et, par simple sentence, il expropriait, pouvait chasser son paysan. Maintenant, il fallait de coûteuses formalités.
Sous le Mogol, il y avait de grands désordres. Pourtant le pays prospérait[70]. C’est alors que l’on fit ces monuments d’utilité publique, ces immenses bassins d’eau pluviale pour les irrigations. L’Inde restait féconde ; elle restait Sita la charmante, si bien chantée dans le Ramayana. Malgré l’exactitude, la probité de Cornwallis, déjà sous lui tout dépérit, et l’Inde dès lors s’achemina vers cet état de vétusté qu’elle présente aujourd’hui.
[70] Il y avait une grande diversité d’administration. Il paraîtrait qu’alors, dans les petits gouvernements indiens, les agents du prince s’arrangeaient directement avec les cultivateurs, soit homme par homme, soit village par village. (Mill et Wilson, t. V, p. 475.)