Cet homme de vingt-huit ans dut regretter la vie. Il avait des projets immenses, non de guerre, mais plutôt de paix, la résurrection de deux peuples, les Irlandais et les Wallons. Pour ceux-ci, il eût fondé la république de Meuse, eût réveillé ce génie méconnu, le génie de la Meuse, de la Moselle et du Rhin vinicole, si différent de l’Allemagne[69].
[69] Génie puissant et fort original. C’est de la Meuse, de Maseyck, près Liège, que sort en 1400 le grand révolutionnaire de la peinture, celui qui brisa le symbole, échappa aux écoles allemandes, Van Eyck. Je vois près de Cologne, sur les coteaux de Bonn, naître (bien loin du panthéisme alors) un héros, Beethoven. — Rhin et Moselle, associés dans le grand concert de leurs fédérations républicaines, eurent en lui leur grande voix.
Les guerres de la Révolution n’excluaient nullement la vraie fraternité humaine. Hoche, Marceau, furent aimés sur les deux rives. Leur tombe, toujours en Allemagne, y reste pour rappeler que, même dans la guerre, ils portèrent un esprit de paix.
LIVRE IV
ANGLETERRE. — INDE. — ÉGYPTE 97-98
CHAPITRE PREMIER
L’ORGANISATION DE L’INDE SOUS CORNWALLIS.
L’Angleterre, en 97, chassée de toute l’Europe, ayant perdu son unique alliée l’Autriche, étant vaincue comme faction par son échec de Fructidor, où elle avait jeté des torrents d’or, d’argent, etc., l’Angleterre, dis-je, malgré quelques succès sur mer, paraissait au plus bas.
L’Angleterre ? Oui, mais non pas les Anglais. Sauf la révolte de la flotte, alarme d’un instant, sauf la baisse de la rente, qui remonta bientôt, les événements de ce monde n’avaient aucune prise sur les Anglais et leur bien-être. Leurs nombreuses familles, n’en dévoraient pas moins en pleine quiétude les monstrueux moutons, les bœufs, que Bakewell venait de créer. Les enfants innombrables que le père ne connaissait presque que par le millésime de leur naissance, n’inquiétaient guère. Le remède était tout trouvé. Du jour que ces babies avaient pris figure d’hommes, dès quinze ans, sans autre hésitation, on les jetait à la mer, non pas comme autrefois, aux hasards de la mer, mais pour des offices de terre, pour la bureaucratie de l’Inde, où ils allaient s’essayer, griffonner.
Toute mère, aux prières du matin, pensait au grand Hastings, qui avait fait cet ordre admirable, mais beaucoup plus à la couronne, au bon roi Georges et à l’ami du roi, Cornwallis, qui venait de créer (dans sa vice-royauté) cette immense administration où tous trouvaient à s’employer. Administration si nombreuse qu’on calculait alors que l’empire de Russie, la septième partie de la terre habitable, avait moins de places à donner.
Georges III, l’un des meilleurs de ces Hanovriens, n’était pas un grand politique. Mais il avait compris, mieux qu’on n’eût attendu de sa tête fêlée, par son petit sens prosaïque de basse Allemagne, ce que d’autres plus fiers auraient moins deviné : « Que si cette proie de l’Inde engraissait les Anglais, homme à homme, l’Angleterre tiendrait la couronne quitte du reste, et qu’il ne verrait plus son carrosse mis en pièces, et lui-même tout prêt de s’embarquer pour le Hanovre. »
Après Hastings (le scélérat homme d’esprit qui avait trouvé la grande méthode de spoliation), il fallait pour l’appliquer un homme médiocre, qui suivrait pas à pas la chose avec bon sens. Cornwallis fut cet homme. Doux, honnête, plein de mérite, mais d’un mérite malheureux, aide de camp du roi, il n’était connu que par un grand revers. Comme il avait fait un voyage en Prusse chez Frédéric, on l’avait cru guerrier, et on lui avait donné contre les Américains et la Fayette une armée de neuf mille hommes avec laquelle il capitula (1780). Cela ne refroidit point le roi, et pour braver l’opposition, il récompensa Cornwallis, le fit lord lieutenant de l’Inde, au moment où la nouvelle administration faisait un roi du vice-roi. Il y resta longtemps, et justifia parfaitement le choix du roi par cette médiocrité que Georges estimait plus que toute chose.