Cela était si fort que Cobentzel voyant le traître et cette âme pourrie, crut en obtenir davantage, en tirer encore le centre de l’Italie. Si l’Autriche ne l’eut, du moins, par les articles secrets de ce traité, elle se faisait donner de grandes avantages tout près d’elle, par exemple une partie de la Bavière entre Salzburg et le Tyrol ; plus le vaste archevêché de Salzburg (cet intéressant petit peuple, qui a produit Mozart). L’Istrie, la Dalmatie, ces sujets de Venise, si belliqueux, par le traité sont donnés à l’Autriche.

Bonaparte se sentait bien secondé par le monde, la société de Paris, les belles dames, qui chaque soir affluaient au Directoire, les yeux moites, et disaient avec attendrissement : « Ah ! de grâce donnez-nous la paix ! »

Le héros y aidait de son mieux, énumérant les ressources de tout genre qu’il eût fallu pour faire la guerre. Puis l’hiver approchait. On ne pouvait que prévoir des désastres.

Tout cela à grand bruit. De sorte que, non seulement le Directoire, mais le Corps législatif, effrayé, reculait, et, si l’on eût persisté, eût refusé l’argent et les ressources nécessaires. Ajoutez que Bonaparte eût donné sa démission et préparé les défaites de son successeur.

La Réveillère dit la chose à merveille, et montre que si le Directoire eût refusé de signer, il était perdu.

Voyant que par la coalition de tous les traîtres son traité allait réussir, Bonaparte, ce grand acteur, employa une machine qui lui réussissait toujours, une scène théâtrale. Il répandit la nouvelle que c’était lui qui, par un accès de colère, où il cassa à Cobentzel de précieuses porcelaines, l’aurait effrayé et forcé d’accepter enfin ce traité si désirable pour l’Autriche !

Son courtisan Berthier et son ours Monge (rude et plat, muselé) furent chargés de remettre le traité au Directoire. Et cette œuvre de nuit, ils l’apportèrent la nuit, bien tard, au sévère la Réveillère, qui dépeint sans pitié la grâce flatteuse de Berthier et la servilité grossière de l’ours, maladroitement courbé de sa rude échine jusqu’à terre[67].

[67] La Réveillère, Mémoires, t. II, p. 275.

Dans la lettre d’excuses que Bonaparte adresse au Directoire, il y a une parole qui jure horriblement. C’est l’hommage qu’il rend à Hoche, qui venait de mourir. Cette mort est une des causes qui lui ont fait, dit-il, signer la paix. Toute sa vie, ce favori du sort, par son intrigue et son habileté, avait soufflé la chance au vrai héros[68]. Hoche ne fut pas heureux. Il eut, il est vrai, la sinistre palme de la Vendée, mais manqua Vendémiaire et manqua Fructidor. On hésitait toujours à employer un homme si fier. Les bureaux de la guerre, cet ennemi immuable et terrible, furent toujours contre lui, ainsi que tous les traîtres, la belle société depuis Quiberon.

[68] Dans une gravure curieuse de la collection Hennin (Bibl.), Bonaparte est présenté comme successeur de Hoche. La famille de celui-ci, en 1840, m’a dit qu’on croyait que les papiers de Hoche avaient été portés par ses lieutenants (Lefebvre ?) à Bonaparte.