A ces éléments troubles un autre élément plus trouble encore s’ajouta. La grande armée du Rhin, avec son général douteux et ses communications allemandes de foie gras et de montres suisses, etc., inspirait des craintes, trop fondées : on le voit maintenant par Fauche-Borel et les aveux de l’ennemi.

Augereau, à qui on donna cette armée, était, dit-on, conduit par un officier intrigant, ex-moine, grand brouillon, et peu sûr. On ôta à Augereau l’armée du Rhin, et l’on se décida bientôt à la dissoudre.

Qu’allait devenir cette foule d’excellents militaires, de moralité vacillante ? Même le héros Desaix, sensible et d’un trop faible cœur, n’avait, dit-on, point censuré Moreau pour sa fidélité à un ami coupable. Lui-même, ayant besoin d’aimer et d’admirer, il court en Italie, se livre à Bonaparte. Kléber, sans l’imiter, reste à Paris, frondeur et ennuyé, tout prêt à la folie d’Égypte, où Bonaparte l’entraînera… La voilà dispersée, la grande armée du Rhin.

Ainsi partout le Directoire, vainqueur des royalistes, rayonnant de gloire sur l’Europe, avait pendant ce temps des pièges sous lui, je ne sais combien d’insectes, de fourmis (les bonapartistes, les semibabouvistes) qui creusaient des souterrains tortueux sous ses pieds, lui effondraient de tous côtés le sol.

Mais le plus efficace à nuire fut le glorieux traître de Campo-Formio. Bonaparte, ici, fut bien plus que Cobentzel, le ministre dévoué de l’Autriche. Celle-ci terrifiée par Fructidor et le désastre de ses amis les royalistes, reprit courage quand elle vit en Bonaparte un homme double et conquis d’avance au parti rétrograde.

La France venait de renvoyer fièrement l’ambassadeur anglais Malmesbury et sa proposition perfide de faire la paix aux dépens de nos alliés. Mais l’Autriche n’avait pas à craindre une telle rebuffade, ayant Bonaparte pour elle. Il arrangeait toutes choses par deux crimes ; il voulait que la France prît pour elle la république de Gênes, et livrât à l’Autriche la république de Venise, récemment élevée par nous, encouragée par nous, et qui venait de nous donner ses îles en retour de notre protection[66]. Proposition infâme qui ne pouvait même être défendue par une apparence d’utilité. Barras, la Réveillère, Rewbell en furent révoltés. Par ce beau traité de Campo Formio nous laissions à l’Autriche tous les points de défense et d’attaque, la grande ligne militaire, la vraie porte de l’Italie pour y rentrer quand elle voudrait !

[66] Suivons cela dans la Correspondance officielle :

Ce ne fut que le 12 juillet qu’il songea enfin à organiser militairement les villes d’Italie (qu’il avait dit souvent avoir organisées). Mais, un mois après, le 16 août, il déclare au ministre Talleyrand qu’il n’est déjà plus temps de commencer la guerre, que l’Empereur a refait son armée, — en d’autres termes que ces lourds Autrichiens ont été plus fins, l’ont joué.

Que signifie alors sa lettre du 3 septembre où il dit avoir menacé les Autrichiens de la guerre au 1er octobre, si la paix n’est pas signée ? Il savait bien qu’alors tout serait impossible, et il n’écrit cette lettre ridicule que pour les badauds de Paris.

Dans sa Correspondance, on le voit varier pour Venise de minute en minute. M. Lanfrey, ici, est admirable. Aujourd’hui toutefois, avec le secours de la Correspondance, on peut mieux distinguer les aspects divers de la question. 1o Le vieux gouvernement de Venise, moins tyrannique qu’on ne l’a dit, sans doute était coupable envers nous comme allié sûr de l’Autriche. 2o Mais de quoi était coupable envers nous la nouvelle Venise, une république fondée par des Vénitiens, Français de cœur, et nos propres agents, sincères et loyaux, Lallement, Villetard, une république avec laquelle Bonaparte, le 16 mai, avait fait un traité, à qui, le 26 mai (pendant qu’il escamotait leur marine) il faisait des promesses admirables pour assurer leur liberté, et relever par eux l’Italie ? Il trompe encore les Vénitiens le 13 juin. Il avoue (19 septembre) que Venise est, de toute l’Italie, la ville la plus digne de la liberté. On est effrayé de voir combien, en disant ces paroles, il est détaché et de Venise et de l’Italie même. Sa mobile imagination le porte en Orient, en Grèce et dans l’Égypte (16 août). Il est ami d’Ali, l’affreux pacha de Janina. — Après Fructidor, quand le Directoire voulait très-sincèrement les libertés de l’Italie, Bonaparte ne tarit pas d’injures contre elle, contre ce peuple mou, superstitieux, pantalon et lâche, etc. Il gronde âprement nos agents trop loyaux qui réclament pour les Vénitiens.