Qui fut consternée ? L’Angleterre. Après tant de dépenses inutiles, elle se crut ruinée, désespéra.

Pitt commença la descente mélancolique qui le conduisit à sa chute de 1801. Fox, croyant voir, dit-on, la fin de sa patrie, lisait l’essai de Hume sur l’Art de bien mourir.

CHAPITRE XIII
EMBARRAS DU DIRECTOIRE, QUI SIGNE CAMPO-FORMIO. — OCTOBRE 97.

Cette gloire du Directoire qui éblouit l’Europe, qui força la voix même de nos plus furieux ennemis, n’empêchait pas les difficultés de la situation.

Jusque-là, la grande affaire qui absorbait tout était la guerre, et le reste ne venait qu’après. Il fallut regarder enfin la république, hors des bulletins des armées. La rentrée de nos ennemis, prêtres et nobles, facilitée par la mollesse de toutes les administrations, remplissait la France malade comme d’insectes mortels qui, en toutes choses, la troublaient. Même après Fructidor, ils firent, sur plusieurs points, divers essais de guerre civile. Et, ce qui était peut-être pis, c’est que souvent, paisibles en apparence, s’infiltrant d’autant mieux à l’action générale pour la rendre fiévreuse, on les trouvait partout sans les reconnaître. Sieyès fit la proposition hardie et chimérique de chasser tout noble de France. Boulay (de la Meurthe) et Chénier firent décider qu’au moins on leur ôterait les droits civiques.

D’autre part, Sotin, le ministre zélé de Fructidor, entreprit de poursuivre et de déposer les prêtres qui refusaient le serment d’obéir aux lois. De là grande clameur ! « Pauvres prêtres ! dit-on ; cruelle proscription ! » A vrai dire, ce n’était que déporter la guerre civile.

Mille autres plaies restaient. On regarda en face un grand fléau du temps. Dans beaucoup de contrées, de vastes terres restaient désertes, stériles, sans que l’autorité locale s’informât si elles étaient (ou non) terres d’émigrés. La Réveillère-Lepeaux voulait que cette enquête, cette détermination précise fût remise à des députés, commissaires moins craintifs que les autorités locales. On ne fit rien. Et cette proie immense fut réservée à la corruption arbitraire du consulat et de l’empire.

A la suite de la dépréciation des assignats et des mandats, une part énorme de la rente était aux mains de ceux qui l’avaient acquise à vil prix. On prit une mesure hardie : c’était de ne payer en argent que le tiers, et d’acquitter les deux autres tiers en terres, en biens nationaux. Quoi de plus juste qu’une telle opération ? Mais les bureaux, qui à ce moment faisaient manquer l’expédition d’Irlande par des retards habilement calculés, firent de même manquer cette grande opération financière. Elle devint en apparence une banqueroute. Les commis de la Trésorerie, excellents royalistes, agirent en cela mieux que n’aurait jamais fait Pichegru. L’avortement d’une si vaste combinaison mit dans mille autres choses un décousu, une vacillation, une paralysie extraordinaires. Partout la gêne. Des renvois infinis, de bureau en bureau. Partout des commis ventrus, luisants, hautains, pour dire : « Voilà la république ! voilà le Directoire ! Il mange tout… Allez donc demander des restes aux grands festins du Luxembourg !… »

Le rentier revenait à sec et furieux. « Robespierre valait mieux, se disait-il. Car alors il n’y avait pas d’octroi. Ceux qui ne mouraient pas mangeaient. Le pain venait ici à prix réduit. »